Deux petites phrases
       
       
         
         

Jean Custeau

      Cher ami!

Depuis le temps que j'interprète tes chansons, même que ton vieux pote Jean Bertola m'avait dit en 1985, que je le faisais très bien, je me permets, en plus de te tutoyer, de te mentionner que dans toute ton oeuvre il y a deux petites phrases avec lesquelles j'ai aujourd'hui un peu de misère à vivre. Je m'explique et évidemment, j'aimerais bien savoir ce que tu en penses...

1- Dans La non-demande en mariage, tu dis: «De servante n'ai pas besoin, et du ménage et de ses soins, JE TE dispense». Ne crois-tu pas que si quelqu'un a le pouvoir de dispenser quelqu'un d'autre de quelque chose, c'est qu'il a aussi le pouvoir de le lui imposer. Or, en 2000, je ne pense plus qu'un homme a le pouvoir d'imposer à sa compagne de faire le ménage, ni de l'en dispenser. C'est la raison pour laquelle j'ai un peu de difficultés avec cette phrase.

2- Là mon vieux, dans Trompettes de la renommée, tu dis: «le crime pédérastique aujourd'hui ne paie plus». Et l'on comprend très bien que vous les Français, quand vous employez le terme pédéraste vous faites allusion à ce que l'on nomme aujourd'hui gay. Je ne pense pas que ce soit un crime de vivre selon son orientation sexuelle, quelle qu'elle soit. Je peux cependant comprendre qu'à l'époque où tu as écrit ces vers, la tolérance n'était pas la même qu'aujourd'hui mais c'est quand même une chanson que je n'oserais plus chanter. Et je te dirai, que quand quelqu'un me la demande, je la chante mais passe le couplet dont il est question ici.

Que veux-tu mon vieux, personne n'est parfait! Ce n'est quand même pas grand chose, dans une oeuvre comme la tienne, que 2 petites phrases qui ne tiennent pas la route du temps.

En terminant,

Je me fais tout petit pour te dire qu'au bistro
J'prendrai à ta santé un petit coup de trop
Passe ta mort en vacances, sur la vague en rêvant
Cendre de conséquences, profite bien du vent
Dors sur ton pédalo, nous crierons Mort aux vaches
J'aurais bien aimé naître derrière tes moustaches.

Jean Custeau

 

       

 

       

Goerges Brassens

      Cher ami, bonjour.

Dans un premier temps, je comprends très bien le malaise que vous décrivez, puisque je l'ai moi-même ressenti du temps où je montais sur scène. Et, à l'occasion, encore aujourd'hui, où j'entends toujours circuler mes gaudrioles. Mais je dois vous avouer que ce n'est pas du tout pour les mêmes phrases et que vous m'avez un peu étonné.

Je sais le respect que vous manifestez pour mon travail, l'énergie et le talent que vous déployez depuis des années pour faire connaître et aimer mes chansonnettes. N'avez-vous pas perçu que j'étais dans la salle, à Montréal, un 21 octobre 98, alors qu'à l'invitation de Mme Monique Giroux, vous participiez à un gala pour marquer mes 77 ans? (Maintenant que je suis à la retraite, je voyage plus facilement.)

Sans parler des autres qualités de vos interprétations, je dois dire qu'à elle seule la voix exceptionnelle dont vous êtes gratifié suffirait à ajouter une dimension personnelle à mes chansons. (À quand un CD qui serait distribué dans la francophonie?)

Aussi, même si depuis toujours (et même avant!) j'ai pris l'habitude de me défendre et de m'expliquer pour un mot, une phrase, une chanson, je m'étonne que vous, qui vous êtes plus qu'attardé sur mes vers, vous ne m'ayez pas, dans ce cas, accordé les circonstances atténuantes et même que vous n'ayez pas décelé le sens véritable de ma démarche.

Vous me parlez des moeurs de l'an 2000 et j'en conviens. Mais «La non demande en mariage» a été écrite en 1966 et venait confirmer un état de choses qui, avec la dame de mes pensées, durait déjà depuis 20 ans. Je sais qu'au Québec le statut égalitaire des conjoints est aujourd'hui sous l'influence américaine, traité bien différemment qu'en France. Mais je peux vous certifier que dans les années cinquante, en Europe, lorsqu'un homme et une femme faisaient équipe maritalement, le partage des champs de responsabilités faisait inévitablement que la dame était, j'oserais dire tout naturellement, responsable des repas, du ménage et de ses soins. Et cela sans que d'aucune façon le mari ne «l'impose». Et je crois observer que cela peut se trouver encore aujourd'hui sans qu'il n'y ait malaise.

Modestement, je pourrais donc me vanter d'avoir été un grand précurseur à ce chapitre et je suis heureux d'avoir constaté que c'est généralement comme cela que la chanson a été perçue. Au-delà d'une métaphore qui aujourd'hui peut paraître maladroite, j'aimerais que l'on retienne que longtemps avant le mouvement de libération de la femme, j'annonçais à ma partenaire que je la considérais comme égale, autonome, libre. Tout comme dans «Embrasse-les tous« (en 1960!) j'avais, au risque de choquer les bien-pensants (ce qui n'a pas raté) proclamé qu'une femme est pleinement maîtresse de ses choix, de ses émotions et de son corps. Et encore là, longtemps avant que qui que ce soit n'ose émettre publiquement une opinion semblable.

Les trompettes! Vous ne pouvez pas ignorer que j'ai consacré mon oeuvre, et donc ma vie, à prôner le respect de l'autre, la liberté, le droit pour chacun d'être ce qu'il est. Vous avez remarqué que cette chanson, sur le ton de la démission, a pour objectif premier de dénoncer le côté futile, fouille-merde, voire licencieux de ce que l'on nomme aujourd'hui les média.

Si, de fait, l'évolution des attitudes sociales étant ce qu'elle est, il y a des mots de ce couplet que je n'utiliserais plus aujourd'hui, je voudrais croire qu'avec ce dernier vers, celui que vous citez, je me rachète totalement. Car lorsque je parle de «crime pédérastique» c'est précisément pour décrier cette conception qui à l'époque, était la vision véhiculée par certains journalistes folliculaires et les sépulcres blanchis. Et lorsque je dis que ce crime ne paie plus, je prétends, modestement toujours, que je dénonce ces attitudes comme étant totalement obscurantistes. La chanson est de 1962. Est-ce encore à moi de signaler que pour un «communicateur populaire» (vraiment, je ne me ferai jamais à ces expressions nouvelles) j'étais largement précurseur? On me reproche parfois d'être trop cru. Mais plus souvent, à tenter de suggérer subtilement, le «message» ne passe pas.

Pour ma part, les énoncés qui ont mal traversé les décennies et qui me gênent un peu aujourd'hui ne sont pas ceux-là. Dans «Une jolie fleur», de 1954, j'ai osé «Mais pour l'amour on ne demande pas aux filles d'avoir inventé la poudre», en boutade de carabin, qui à l'époque était tout-à-fait anodine. C'est trente ans plus tard qu'on a commencé à me le reprocher et on ne s'est pas privé.

Puis il y a quelques boutades contre la maréchaussée. Il est étonnant de constater qu'à l'époque j'ai pu écrire (dans L'Hécatombe, composée dans les années quarante): «En voyant ces braves pandores être à deux doigts de succomber moi je bichais, car je les adore sous la forme de macchabées». Ou pire encore, dans «La file indienne» (une de mes chansons méconnues!): «Le dur, vexé de faire chou blanc, dégaine un couteau rutilant qu'il plante, à la joie du public, à travers la carcasse du flic.»

Même dans un contexte burlesque, de tels énoncés seraient aujourd'hui jugés inacceptables. Mais, voyez, dans les quelques vers que vous m'offrez et pour lesquels je vous remercie, vous me promettez de crier «mort aux vaches», ce que moi-même en France aujourd'hui je n'oserais plus écrire.

Beaucoup de tout ça tient à une évolution accélérée des moeurs et, évidemment, à des décalages culturels. Souhaitant que mes petites poésies et mes musiques traversent les ans sans trop de rides, j'ai toujours évité d'être trop «de mon temps». Il y a peu d'automobiles dans mes chansons. Ni de téléphones (vous me voyez relancer Marinette sur mon portable et tomber sur son répondeur!). Je ne parle ni d'actualité, ni de personnages à la mode. J'aime bien mettre en scène un char à boeufs, un corbillard à chevaux, évoquer les dieux de la mythologie, des personnages contemporains mais déjà devenus mythiques ou alors totalement anonymes.

Dans une chanson que j'ai laissée en plan lorsque j'ai pris ma retraite, «L'inestimable sceau», et qui a été enregistrée par l'ami que vous citez, Jean Bertola, je fais allusion au trou des halles. Je le regrette un peu puisque ce trou ne dit plus rien aux jeunes générations ou à mes amis loin de Paris. Si j'avais eu le temps de retravailler ce texte j'aurais sûrement trouvé mieux, d'autant plus que la rime avec «idéale» n'est pas une trouvaille.

Mais globalement, et considérant l'ensemble de ma production comme vous le faites, mon cher Jean, je veux espérer que tous me manifesteront l'indulgence que vous me témoignez.

Au plaisir,

Le pornographe repenti.