Margaux
écrit à

   


Georges Brassens

   


Des textes réussis
 

    Monsieur Brassens,

J'admire beaucoup vos chansons. J'adore «L'auvergnat» ou encore «Les Copains d'abord». Ce sont vraiment des chefs d'oeuvres musicaux! Les textes sont aussi très réussis!

Je vous pris d'agréer, monsieur Brassens, l'expression de mes sincères salutations!

Margaux

Bonjour Margaux,

Je vous remercie d'apprécier mon travail. Ça me fait chaque fois plaisir quand un de mes sympathisants cite ma musique avant mes textes, ou au moins à égalité. Cette considération compense pour ces oreilles de lavabo qui jugent que mes mélodies sont monotones, simplettes.

Jeune, j’ai rêvé d’être musicien. Bien sûr, également passionné de poésie, de littérature, je n’aurais sûrement pas totalement renoncé à l’écriture, sous une forme ou une autre. Musicien et romancier, ça s’est déjà vu. Pour l’admiration que j’ai eue très tôt pour Ray Ventura et ses collégiens, pour la modernité de leurs interprétations, marquées par le swing puis le jazz, j’ai même ambitionné d’être musicien au sein de cette formation, alors très populaire. Donc, adolescent, j’ai souhaité que mes parents m’inscrivent au conservatoire de musique de Montpellier. Ma brave maman y a mis une condition: que mes résultats scolaires soient excellents. Comme ce ne fut jamais le cas, j’ai dû renoncer au conservatoire: il est possible que l’univers de la musique ait perdu un grand compositeur ou un talentueux instrumentiste. Même si je ne savais pas très bien de quel instrument je serais devenu virtuose.

Ainsi peut-on affirmer que c’est grâce à ma mère que j’ai dû me résigner à consacrer ma vie à la chansonnette. Certains semblent croire que ce n’est pas plus mal. Dans la tournure des événements, ma maman a été pour un temps rassurée: dans son esprit, et ne connaissant que les musiciens des rues, ce métier ne pouvait que mener à la misère, ou pire, à une vie dissolue.

Par ailleurs, un des grands bonheurs de ma vie aura été de voir que de très nombreux musiciens et parmi les plus grands, ainsi que diverses formations instrumentales, ont repris et enregistré mes musiques, et ce à toutes les époques depuis mes débuts et dans tous les styles musicaux. Un des premiers à le faire, dès 1955, a été ce même Ray Ventura, idole de ma jeunesse. Imaginez le sentiment de consécration, pour moi qui n’avais alors que trois ans de carrière professionnelle.

Puis, la même année, c’est Eddy Barclay qui livra un vingt-cinq centimètres de mes musiques, dans des arrangements très swing. Par la suite, j’ai été honoré d’enregistrements par Oswald d’Andrea, Claude Bolling, Sidney Bechet puis de nombreuses formations, guitaristes et instrumentistes divers qui, tout comme vous Margaux, apprécient mes musiques indépendamment de mes textes.

Mais cette grande joie d’être reconnu par des musiciens d’exception a connu son apothéose en 1979. Depuis longtemps je rêvais de la production d’un disque de mes mélodies par une formation de jazz. J’en parlais depuis des années avec mon ami Moustache. C’est grâce à sa notoriété qu’il a réussi à rassembler une étonnante brochette de grandes pointures du jazz, «Les petits Français». À ce noyau  de collaborateurs habituels, incluant Michel Attenoux et Marcel (Tu veux ou tu veux pas?) Zanini, complété de Nicolas et Favreau, se sont joints pour l’un ou l’autre des vingt-trois titres enregistrés, des géants du jazz américain, piliers des orchestres de Duke Ellington, Lionel Hampton ou Count Basie.

J’ai été très flatté que mes mélodies inspirent des soli enthousiastes à l’exceptionnelle pianiste Dorothy Donegan, aux trompettistes Cat Anderson, Harry Edison et Joe Newman, ainsi qu’au saxophoniste Eddie Davis. Tous, à l’évidence, se régalaient du potentiel, de la richesse de mes harmonies, et s’y vautraient comme dans de vieux standards du répertoire. Moi qui n’ai jamais bien aimé les séances d’enregistrement en studio et encore moins les répétitions, jamais je ne me suis autant délecté que pendant ces journées où nous avions l’impression de ne jouer que pour notre propre plaisir. Et tous ont été étonnés que j’insiste, malgré une santé à cette époque défaillante, pour tenir la guitare rythmique pour chacun des vingt-trois titres. J’ai été profondément ému en éprouvant le sentiment d’être un de la bande pendant ces bœufs à répétition, de me sentir accepté d’emblée par ces légendes vivantes du jazz, autant comme compositeur que comme croque-notes d’orchestre.

Un musicien parfois contrarié,

Brassens.