Sylvie
écrit à

   


Georges Brassens

   


Des mots pour le prince
 

    Bonjour monsieur Brassens,

Je n'ai pas vraiment de question à vous poser, monsieur Brassens, je  voudrais seulement vous parler un peu. J'espère ne pas trop vous ennuyer avec ce message.

J'aurais aimé vous connaître de votre vivant. Mais malheureusement, vous avez disparu en 1981 et je suis née en 1982, et même pas dans votre pays, bien que j'y vive maintenant depuis très longtemps. Je vais tout de même me présenter un peu: je m'appelle Sylvie, j'ai vingt-cinq ans et j'ai fait des études universitaires qui ne me servent à rien sauf pour ma culture personnelle. Mais cela n'est pas important. Car rien n'a d'importance, n'est-ce pas? Le fait que vous soyez décédé ne m'empêche pas de penser à vous régulièrement et d'écouter vos chansons très souvent, car bien sûr, j'en possède l'intégrale.

Vous êtes décédé avant ma naissance, mais mon enfance a été bercée par vos mots, ainsi que ceux de Brel et de Gainsbourg principalement. Mon père est un passionné de tout ce qui est ferroviaire et nous, ses enfants, nous faisions des maquettes de bâtiments pour son réseau miniature. Quand je repense à ces soirées d'hiver, tous assis autour de la table du salon, la musique que j'entends alors est la vôtre. Et j'ai pris l'habitude de passer par vos chansons comme un fil à suivre pour continuer... Pendant mon adolescence, j'ai eu du mal à choisir entre vous et  Jacques Brel, je préférais Brel à cause de certaines de ses chansons comme «Ne me quitte pas», encore très connue aujourd'hui. Pourtant, entre les deux, je pense maintenant que le vrai génie c'est vous, monsieur Brassens! Les chansons de Brel sont marquées par son temps, la musique a vieilli. La seule chose qui me marque encore dans ses chansons c'est sa voix dans laquelle il jetait ses tripes quasiment au sens propre. Vous aussi, mais avec tellement de calme, le contraire de la passion de Brel en fin de compte. Contrairement à Brel, vos chansons sont intemporelles et votre musique si simple, du moins pour moi qui n'ai aucune connaissance en musique, qu'elle ne peut être marquée par son époque.

Pendant longtemps, vous avez été un monument intouchable à mes yeux, je détestais que l'on touche à vos chansons. Et pourtant, les interprétations de Renaud me font chaud au coeur. Renaud est un chanteur que j'aime énormément aussi, il a cette même magie des mots, une voix. Enfin, il ne sait pas vraiment chanter, mais ce sont ses mots qui comptent. Son dernier album «Rouge sang» est extraordinaire et je pense que vous auriez aimé la chanson sur les «bobos» et les jeux de mots qu'il a fait sur ses initiales «RS» qui sont aussi celles de sa femme.

Je crois que ce qui me plaît aussi chez vous, c'est qu'aucune de vos chansons n'est triste. Même quand vous parlez de la mort, votre chanson ne fait pas froid dans le dos. Mon professeur de philosophie nous avait dit qu'il ne fallait pas avoir peur de la mort car c'était la fin de tous nos soucis; il a raison, bien que je considère que ça soit un peu égoïste. Vous, la mort, au lieu de l'accueillir comme une délivrance, vous en riez, vous vous en moquez. Il y a en fait des textes lus par vous qui me faisaient peur. Je n'y pense pas beaucoup car généralement, je passais à la chanson suivante. Il s'agit des textes «À Mireille, dite petit verglas» et «Germaine Tourangelle». Est-ce parce que vous ne chantiez pas? Je pense que ça donne aux mots une autre dimension, plus sérieuse et dramatique. J'apprends aujourd'hui que ces textes ne sont pas de vous, grâce à une de vos lettres. Vos réponses sont très longues, vous vous donnez beaucoup de mal.

Je vais arrêter là avec mes bavardages, je vous dirai seulement encore ceci: merci de ne pas avoir remis vos chansonnettes dans votre guitare et merci de m'avoir lu.

Bien à vous,

Sylvie

Sylvie, bonjour,

Si j’ai beaucoup parlé des autres dans mes chansons, j’ai forcément beaucoup parlé de moi. Une chanson, c’est un peu une conversation à sens unique, une lettre qui ne recevra pas de réponse.

Aussi, je suis très heureux que vous preniez la peine de me dire bonjour, de me «parler un peu» à votre tour. Comme je n’étais plus là quand vous êtes née, je veux bien que vous pensiez à moi comme à un bon vieux grand-père, qui vous aurait laissé de belles histoires à écouter, des contes pleins de papillons et de bergères, et le fruit de ses réflexions sur la vie, l’amour, la mort.

Je vous embrasse.

Papy Georges.