Matthieu
écrit à

   


Georges Brassens

   


Croque-morts améliorés
 

    Cher immortel ami,

Veuillez me pardonner d’interrompre pour un instant votre rêverie et votre promenade éternelle en pédalo sur la mer de Sète pour vous poser une sacrée colle.

Dans le disque posthume «Il n’y a d’honnête que le bonheur», où vous interprétez la très amusante «Les croque-morts améliorés», vous chantez:

«L'habit de deuil jusqu'à présent
Ne se portait assidûment
Que chez l'personnel funéraire,
Les anciens croqu'-morts ordinaires.
Depuis qu'la vogue est au noirâtre,
Dans les rues d' Saint-Germain-Des-Prés,
Y a des croqu'-morts améliorés!»

Puis vous dites à la cantonade «et puis là je fais mon geste», ce qui déclenche un rire de l’assistance, de toute évidence vos proches.
Vous devinez ma question: de quel geste s’agissait-il?

Amitiés,

Matthieu



Bonjour Matthieu,

Je tiens d’abord à vous rappeler -même si ayant bien écouté cet enregistrement vous le savez déjà- que j’y insiste pour préciser que ce «croque-mort» est parfaitement idiot. Je n’ai jamais chanté cette caleçonnade en public et heureusement, personne ne l’a jamais reprise. Dommage peut-être pour la musique, qui n’est pas si mal, très distinctive, et que j’aurais dû récupérer pour un autre texte, plus valable.

Enregistrement maison, donc. À l’occasion d’une réunion entre amis. Cette bande magnétique a l’avantage de restituer l’ambiance très décontractée de cette soirée et c’est dans ce contexte très relâché et suite à l'insistance de «mon public» du moment, que j’ai tenté de livrer cette chanson burlesque et que j’ai bien voulu amuser la galerie en l'enrichissant d’une gestuelle scénique, moi que caractérise le degré zéro de la mise en scène.

Au passage, grâce à la magie de Dialogus, je vous signale qu’en plus de cette compilation, commercialisée sous le titre «Il n’y a d'honnête que le bonheur», il existe de nombreux autres enregistrements amateurs de diverses catégories, où sont immortalisés mes exploits vocaux.

Dans les années cinquante et soixante, les magnétophones domestiques étant devenus une nouveauté accessible et fascinante; il y avait toujours un ami pour graver nos vocalises ainsi que nos élucubrations. Par ailleurs, n’écrivant pas la musique, lorsque je recherchais une mélodie pour un nouveau texte, j’utilisais à profusion les bandes magnétiques pour noter diverses lignes mélodiques, pour comparer les variantes, pour conserver la version définitive. Plusieurs de ces maquettes de travail ont été conservées. On trouve même quelques-unes de mes chansons connues avec des musiques totalement différentes. L'équipe de Dialogus m'a récemment appris la chose suivante: un disque qui accompagne le livre de mon ami Mario Poletti, «Brassens l’ami», reprendrait précisément une de ces maquettes où je recherchais la musique qui conviendrait aux «copains d’abord». Il paraît que mes inconditionnels, qui croient à mon inspiration spontanée, instantanée, s’étonnent en écoutant ce document de découvrir à quel point je peux patauger pour aligner quelques notes qui, après coup, paraissent tellement évidentes.

Plusieurs autres bandes de session de travail ont donc été conservées. J’avais la chance, grâce à mes liens amicaux avec les responsables de chez Philips, de disposer chez moi d’un équipement sophistiqué, toujours à la fine pointe de la technologie. Mes producteurs déléguaient même à ma résidence un de leurs savants techniciens pour installer et raccorder tout cet attirail devenu très complexe. La version momentanément définitive d’une nouvelle chanson étant gravée, il m’arrivait d’offrir à des amis de passage les copies préliminaires, les maquettes de travail, quand ils ne se permettaient pas, pour certains, de récupérer des bandes magnétiques ou des brouillons dans mes poubelles.

Mes  plus fervents auditeurs seront peut-être mis en appétit en apprenant que certaines de mes chansons, que je n’ai jamais enregistrées moi-même, mais qui ont été reprises par divers interprètes, tels Marcel Amont, Éric Zimmermann, Pierre Louki ou d’autres, je les ai forcément chantées et enregistrées, chez moi, parfois en plusieurs variantes, pour les mettre au point puis les transmettre à d’éventuels interprètes.

Enfin, il m’est souvent arrivé, dans des réunions entre copains puis lors d’émissions de radio ou de télé, de chanter des chansons qui ne sont pas de moi, quelles soient de Trenet, de Mireille, de Misraki ou de plusieurs autres. Beaucoup de ces documents existent toujours, paraît-il, enfouis dans diverses banques d’archives, tout comme un bon nombre d’enregistrements amateurs sont conservés, disséminés chez les proches des amis de l’époque et chez divers collectionneurs. Grâce à la magie de Dialogus, j’ai su que des enthousiastes, parmi vos contemporains, ont entrepris la tâche colossale de regrouper et de documenter tout ce qui peut se retrouver de ces enregistrements inédits, non commercialisés, et évidemment non commercialisables. Il semblerait qu’à ce jour, ils aient récupéré près de soixante-quinze heures d’écoute.

Vous aurez compris, Matthieu, que cette longue diversion trahit l’hésitation que j’ai à répondre à votre question, de vous révéler la nature du geste évoqué. Aussi je veux vous rappeler avec insistance que l’incident se situe au cours d’une réunion intime, entre familiers, où la bière belge était à l’honneur. (La soirée se déroulait dans la famille d’un ami belge, Pierre Cordier.) Le genre de réunion où il est de bon aloi de provoquer et même d’émoustiller les dames présentes, ce qui, vous avez pu le constater, ne manque pas de se produire dans les circonstances.

Je serais tenté de vous répondre: «J’hésite à simuler ce geste, il est trop bas, d’ailleurs je ne peux pas, la guitare m’en empêche». De plus, non seulement il n’est pas d’une grande subtilité, mais surtout je serais bien embêté de vous en expliquer le sens profond. Il n’a de fait aucun lien avec le thème de cette chanson. Jugez-en vous-même: à la fin de chaque couplet, je plaçais mes mains en coquille de chaque côté de... mes attributs virils. Voilà, je vous avais prévenu!

Un copain sur place a tenté d’ajouter à l’excitation de nos compagnes en proposant une symbolique à ce geste, faisant un rapprochement entre croque-morts et pompes funèbres. Je me dissocie totalement de cette interprétation.

Un pornographe repenti,

Georges Brassens.



Cher Georges,
 
Quelle belle réponse, comme toujours propice à de passionnantes diversions qui vous révèlent chaque fois un peu plus.
 
Ayant pourtant moi-même atteint un âge où on s’étonne plus difficilement, vous me voyez a posteriori surpris de la naïveté de ma question, n’ayant en aucune façon deviné ce qui semble maintenant évident étant données les circonstances de cette réunion, à savoir que ce geste devait être un peu vulgaire...

Si j’ai manifesté quelque inquiétude auprès des responsables de Dialogus concernant votre santé, c’est que votre réponse n’est pas visible après ma lettre sur le site. Peut-être s’agit-il simplement d’un caprice de mon navigateur Internet, mais peut-être devriez-vous vérifier si votre réponse a bel et bien été correctement téléchargée sur le site! N’en soyez point vexé, je vous devine moins à l’aise avec les ordinateurs qu’avec votre guitare.
 
Amitiés,
 
Matthieu Dufour