Conseil
       
       
         
         

Philippe Genty

      Mon cher Tonton,

C'est une tristesse infinie que de n'être né que cinq ans avant votre disparition. Il semble que dans ce siècle qui démarre, il manque un peu de votre humanité.

Un jour de 1998, ayant découvert et appris la guitare grâce à vos chansons, j'ai commencé à mettre en musique les grands poètes francophones en commençant par Victor Hugo. Aujourd'hui, 6 ans plus tard, j'approche les 180 compositions et je débute sur de petites scènes.

Quel serait votre conseil pour un jeune compositeur-interprète voulait restituer fidèlement l'esprit de la poésie (composition, interprétation, mise en scène...) et désireux de promouvoir celle-ci?

Je vous remercie de votre réponse,

Avec toute ma sympathie,

Philippe Genty
         
         

Georges Brassens

      Bonjour Philippe,

Je ne connais pas votre production, mais je peux au moins vous complimenter pour son aspect étonnamment prolifique, qui dénote sans doute une passion hors du commun.

Depuis que je commence à faire des cheveux gris, avide de recettes, souvent un débutant me demande la marche à suivre et s'il vaut mieux faire comme ceci ou comme cela.

Il est risqué de donner des conseils et s'il en est un que j'ai quelques fois formulé pour de jeunes artistes, c'est bien celui de ne pas écouter les conseils. D'autant que les seules choses dont je suis sûr, et que je voudrais bien partager, ce sont mes incertitudes. Mais personne n'en veut, si ce n'est sous la forme d'arlequinades, dans mes chansonnettes. Et chaque fois qu'on sollicite mon avis, je repense à ce pauvre Gil Blas, sincère et naïf, qui perdit les bonnes grâces de son protecteur, l'archevêque de Grenade, pour lui avoir soumis critiques et conseils en rapport avec ses homélies qui devenaient de plus en plus entachées de gâtisme.

À chaque fois, je me dis aussi que si un brave auteur de chanson m'avait demandé mon avis sur ces deux vers qu'il venait de pondre:
«O, Caterinetta bella…tchi, Tchi,
Écoute …l'amour t'appelle… tchi, tchi !»
j'aurais possiblement émis un doute. Pourtant, on connaît la suite.

Mais ce serait sans doute mentir par omission de ne pas dire que, si j'hésitais à promulguer des conseils aux artistes débutants quant aux formules gagnantes dans ce métier, c'est par contre un sujet auquel j'ai longuement réfléchi et sur lequel j'aime bien disserter avec les collègues, les amis. Aussi, sans vous donner de conseil, je suis tout disposé à vous soumettre l'élément majeur de cette réflexion.

Il me semble que pour réussir dans ce métier, le plus important est d'être authentique, d'être vrai. Donc, d'être soi-même. La plus grande erreur, et qui risque de cantonner un artiste dans la médiocrité, ce serait de sombrer dans ce penchant moutonnier qui porte à rechercher avant tout ce qui va plaire, ce qui est susceptible de marcher dans l'instant, pire, ce qui sera rentable. C'est le lot de ce que l'on nomme maintenant les chanteurs-marketing. Je suis convaincu que cette approche peut difficilement livrer un produit d'exception. De plus, il me semble qu'il ne doit procurer qu'une satisfaction personnelle bien superficielle. Pour ma part, j'aime bien et j'ai toujours gardé en mémoire cet aphorisme qui peut s'appliquer à toute activité de création : «La passion et le doute». Il est particulièrement approprié pour la chanson, une maîtresse capricieuse, qui exige beaucoup, ne tolère ni relâchement ni faiblesse et qui ne pardonne aucune infidélité.

Un vieux Normand, gris,
Georges Brassens