Jean Custeau 
écrit à

   


Georges Brassens

   


Comme un vieux Bordeaux
 

   

Cher monsieur Brassens,

Tout d'abord, civilité oblige, je désire m'excuser d'avoir été un peu rugueux dans la missive que je vous ai adressée il y a quelques années.

Maintenant, j'aimerais vous dire que votre œuvre me fait, en ces jours de début de nouvelle année – qui nous fera peut-être voir le monde changer et qui permettra peut-être à une partie de l'humanité de vivre pour des idées– votre œuvre, dis-je, m'offre les plus beaux moments de toute mon existence. À l'âge fatidique où l'on vous a vu partir faire du pédalo, je viens de commencer à préparer un spectacle et un disque avec vos chansons. Le titre en sera «Brassens d'abord». Le traitement musical sera très simple, une guitare, accordée cependant un ton plus bas, ce qui me permet de jouer les basses des accords en donnant l'illusion qu'il y a une contrebasse, et un accordéon. Le jeu de l'accordéon tient beaucoup plus du jazz que du musette. Je crois que le jazz teinte beaucoup votre musique.  L'accordéoniste, un jeune homme de vingt-huit ans, qui connaît la plupart de vos chansons, est à mon sens un virtuose; c'est de plus un autodidacte. Il se nomme Pierre-Olivier Ouellet. Il est originaire de Gaspé, au Québec, et vit actuellement à Montréal.

À vivre avec votre œuvre quasiment vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ces jours-ci, j'ai le sentiment que Saturne répand sur elle des étoiles d'or. Peut-être foule-t-il un chemin qui le rend moins morose, qui sait? Le temps me semble bonifier vos chansons sans cesse, comme un vieux Bordeaux qui repose dans son berceau de pierre (image empruntée à un anonyme… bourguignon!).

Dites-moi si je peux vous envoyer quelques mp3 pour vous donner une idée du traitement auquel je soumets vos trésors.

Bien affectueusement,

Jean Custeau


Bonjour Jean.

Je suis honoré du mérite que vous m'attribuez, heureux que mes chansonnettes aient pu contribuer à égayer vos jours. Je vous remercie pour ce touchant hommage.

Grâce aux astuces cabalistiques de mes amis de Dialogus, j'ai déjà eu l'occasion d'écouter vos interprétations de quelques-unes de mes chansons. Malgré le nombre effarant de ceux qui se sont hasardés à reprendre l'un ou l'autre de mes titres, je trouve que votre apport à cet inventaire n'est pas du tout superflu.

Vous connaissez mes opinions sur les interprètes. J'ai déjà dit que leur tort était précisément de prétendre «interpréter», comme si l'original méritait qu'on y ajoute quelque chose qui, selon eux, y manquait. Par contre, le pasticheur ou l'exécutant peuvent être plus affligeants encore. En plus que dans «exécuter» une oeuvre, il y a l'ombre du bourreau, l'idée d'une mise à mort!

L'interprète donc, à mon sens, devrait être un artiste qui a assez de talent et une personnalité assez forte pour nous faire redécouvrir sous un nouvel éclairage un texte, une musique, sans qu'il y ait besoin d'artifices, de recherche d'effets particuliers.

Dans cette perspective, j'ai trouvé que vos interprétations, avec cet apport d'un accordéon souvent ludique, étaient tout à fait agréables. Aussi je vous souhaite la meilleure des chances dans tous vos projets chansonniers. Et je vous laisse sur cette réflexion quelque peu désabusée d'un producteur de spectacle: «Les interprètes, c'est exactement comme pour les melons! Il faut en tâter une bonne douzaine avant d'en trouver un qui nous convienne.»

Brassens