Comment allez-vous?
       
       
         
         

Marc

      Bonjour, comment allez-vous?

Marc

 

       

 

       

Georges Brassens

      Cher Marc, bonjour.

Comme votre missive m'a été rafraîchissante, même dans son admirable retenue. Je suis heureux qu'on daigne enfin s'enquérir de ma santé.

Durant toute ma vie active et jusqu'à maintenant, j'ai trop souvent eu à me défendre, à me justifier. À tel point que, certains jours, la férocité et la constance des critiques, voire de l'incompréhension, sont parfois venus ternir la satisfaction que devrait procurer à l'artisan le bonheur d'avoir fait plaisir à tout de même pas mal de gens. Alors, même si je suis toujours disposé à défendre chacun des mots que j'ai gravés, comme un père solidaire de ses enfants (ou de son bachelier!) attaqués, j'avoue qu'un courrier qui n'exige pas que je rende des comptes me fait grand plaisir.

Eh bien, je suis heureux de vous le dire, je vais très bien. Je me suis toujours acharné à ne pas trop m'en plaindre (suivant en cela un conseil que me formulera mon ami Pierre Perret qui chante, parlant de l'ami: «Si tu veux le garder longtemps, saches taire ton mal aux dents.»).

Mais j'ai eu la vie tout de même largement assombrie par ces foutues coliques néphrétiques qui m'ont harcelé pendant près de quarante ans. Il est arrivé, pendant les marathons de trois mois de récitals quotidiens à Bobino que, plusieurs soirs de suite, deux infirmiers m'attendent en coulisse et une ambulance à la sortie des artistes pour me ramener en clinique.

Mais tout ça est bien fini, je n'aurai plus jamais mal aux dents.

Mais il y a plus important. La passion dominante de ma vie a bien sûr été ce que je ne me suis jamais habitué à appeler «mon oeuvre»: mes chansons, mes poèmes, mes musiques.

Je n'ai pas eu d'enfant. Mes autres champs d'intérêt, principalement les amis, la lecture et les musiques diverses, gravitaient donc autour de cette activité quasi expulsive. Après quelques mois seulement de notoriété, j'ai dû fuir les «trempettes» de la renommée. (J'aime bien cette métaphore pour les bains de foule imposés aux vedettes, même si à tous les coups, il y en a qui croient déceler une faute de frappe!). Donc malheureusement peu de cinéma, de théâtre et même peu de repas au restaurant, sauf si je pouvais me fondre dans un groupe d'amis nombreux.

Par la force des choses et un peu évidemment par tempérament, je me suis concentré sur mon travail. Et forcément, comme tout artiste je présume, et même si je m'en suis quelques fois défendu, j'ai toujours été flatté par l'idée que peut-être mes chansonnettes dureraient. Sans oser me comparer, c'est une dimension que j'admire chez les auteurs que j'aime: Villon, Ronsard, Lafontaine, Hugo et tant d'autres.

Aussi, aujourd'hui, avec le recul, tout en me délectant toujours de littérature et de musiques diverses, je me plais à observer l'étonnante galaxie qui gravite autour du noyau que je me suis appliqué à peaufiner. Des traductions dans près de 35 langues, environ 500 interprètes divers qui ont enregistré un ou plusieurs de mes titres. Chaque année plusieurs disques exclusivement de mes chansons par des artistes d'origines des plus diversifiées, incluant des jeunes qui étaient à peine nés lorsque le rideau est tombé sur mon spectacle d'adieu. Et une dimension qui me procure une satisfaction particulière: de nombreux enregistrements instrumentaux. Par des trio ou des groupes de tous poils. Comme si j'avais encore à prouver que mes mélodies peuvent se tenir debout toutes seules. Et même si je regrette que plusieurs de ceux qui m'ont bien perçu et moi-même, nous nous soyons souvent crus obligés de défendre et d'expliquer mes musiques à des handicapés de la clé de sol qui jugeaient qu'elles semblaient simplistes, toutes pareilles. Je crois pouvoir être autorisé à prétendre que plus jamais personne ne devrait se plier à un tel exercice.

Et puis 2001 va être l'année de mon 80ième anniversaire de naissance et le 20ième de ma retraite. J'entends que l'on me prépare divers hommages dont je me réjouis à l'avance.

Enfin, mes textes dans les manuels scolaires, chaque année plusieurs thèses universitaires sur l'un ou l'autre des aspects de mon travail, des dizaines d'écoles, de lycées, de maisons de la culture, de parcs et de rues qui portent mon nom, bien sûr vous vous en doutez, je le reçois très positivement. D'autant plus que du temps où je besognais, je n'aurais jamais cru possibles de tels témoignages. Mais principalement, j'aime à penser que cette présence incitera de nouvelles générations à s'attarder à ce que j'ai écrit et composé. Et, je veux le croire, à grossir les rangs de ceux qui cultiveront un humanisme discret, imprégné de poésie, ou qui, à tout le moins, se borneront à ne pas trop emmerder leurs voisins.

Quelle était la question déjà? Ah oui. Eh bien, je pourrais difficilement aller mieux, et vous remercie Marc, et vous?

Tonton Georges