Joseph R.
écrit à

   


Georges Brassens

   


Chez le Père éternel
 

    Cher tonton Georges,

Toi qui m’as tant réjoui, bercé, consolé, fait rire ou pleurer par tes si belles chansons, toi que j'ai choisi comme mon maître de poésie et de chanson française, comment vas-tu, chez le Père éternel? Comment va ce cher vieil accordéoniste Léon que tu as forcément rejoint, et la Jeanne, et sa cane ? Une nuit, j'ai rêvé que je suis arrivé, au hasard d'une randonnée, à l'auberge de Jeanne, et transporté d'enthousiasme, j'ai sorti ma guitare de sa housse et je lui ai chanté: «La Jeanne». Elle a ri de bon coeur, un vrai accès d'hilarité même, et m'a dit: «Si tu le connaissais comme je le connais!». Bien sûr, elle connaissait l'humain réel que tu étais, alors que je n'en connais que le mythe culturel, un maître attachant mais hors de portée de ma perception...

Ton fidèle

Joseph

Bonjour Joseph.

Je veux vous rassurer tout de suite: si vous connaissez bien mes chansonnettes, il est probable que vous me connaissez parfaitement et totalement. Il y a là l’essentiel de ce que je suis, et même l’entièreté de ce que je suis.

Je vous dirais même qu’un paroissien qui ne m’aurait jamais rencontré mais qui aurait bien écouté mes ritournelles me connaîtrait plus et mieux que celui qui m’aurait fréquenté dans la vie de tous les jours, mais ne saurait rien de mes chansons.

Tout ce que je pense, tout ce que j’aime, comme tout ce que j’ai souhaité dénoncer, je suis  parvenu à l’exprimer dans mes gaudrioles. Comme, de plus, ce métier de fabriquer des petits textes en vers, de les escorter de mélodies appropriées, puis éventuellement de pousser la goualante, constitue ma seule passion, ma seule occupation, mon souci de chaque instant, je peux vous assurer que rien d’autre dans ma vie ne mérite que l’on embouche les trompettes de la renommée, que l’on ameute la déesse aux cent bouches. Comme l’a si joliment dit mon collègue Gilles Vigneault, je suis un voyageur sédentaire. Mes sorties à la campagne, mes voyages en contrées exotiques, je les vis dans ma tête, dans mes dictionnaires, dans mes musiques.

Enfin je peux vous assurer, Joseph, que le personnage que l’on peut percevoir à travers mes fabliaux est en tous points conforme au personnage qui les a fait naître, au brave type que je m’efforce d’être.

Je suis heureux que vous m’accordiez votre haute fidélité, Joseph, mais ne cherchez pas plus loin que le bout de mes vers, que le bout de mes notes: il n’y a rien de plus à découvrir!

Votre compagnon, plutôt que votre maître, en poésie et en chansons,

Georges B.