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Ma chanson préférée, parmi vos chansons, est «Dans l'eau
de la claire fontaine». Je suis un chanteur-guitariste du genre napolitain.
J'aime beaucoup les chansons de mon pays, parce que je les connais. Parmi elles,
une de celles qui est certainement merveilleuse est «Era de Maggio» (il
était le mois de mai) du poète Salvatore Di Giacomo.
Probablement la connaissez-vous.
Ciao,
Fabio De Gregorio
Fabio, bonjour.
Je suis très heureux que cette chanson vous plaise,
qu’elle soit votre préférée. Je vous dirais
qu’elle compte parmi celles dont je suis le plus satisfait, une
pour laquelle je serais disposé à m’accorder un
satisfecit.
Mes chansonnettes qui ont eu le plus de succès ne sont pas
nécessairement celles que personnellement je
préfère, et à l’inverse, celles qui
m’ont donné le plus de satisfaction, en tant que
créateur, n’ont bien souvent pas eu grand
succès, ne m’étaient jamais
réclamées, et sont rarement citées.
Jeune, j’avais rêvé de devenir poète. Mais
sous le poids de l’admiration que je vouais aux plus grands, j’ai
compris que je ne pourrais jamais les rejoindre et,
également passionné de musique, j’ai opté
pour la chanson. Mais de mon enthousiasme pour la poésie et
de mes années d’exploration de la versification, je
veux croire qu’il m’est resté quelque chose, et que c’est
là un de mes textes qui contribue à combler le
fossé qui me sépare de Valéry, de Hugo.
Les chansons que je considère les plus précieuses sont
les vieilles chansons traditionnelles, intemporelles,
distillées par le temps, polies par les ans comme un galet
de rivière. (Inévitablement, on fait ici un
rapprochement avec À la claire fontaine)
J’ai donc souvent tenté d’en retrouver les qualités. Je
pense avoir ici atteint ce dépouillement, qui par
ailleurs exigeait cette évocation nostalgique, grâce
à des vers et une mélodie sans aucune recherche
d’effet, sans le moindre artifice, si ce n’est une
volonté de parfaite harmonie de climat, d’esprit,
entre l’objet de cette confidence, les mots pour en brosser une
pochade toute en tonalités d’aquarelle et la musique pour
en exprimer l’émotion. Et, miracle de la complicité
profonde et du talent, le tout merveilleusement mis en valeur par
un accompagnement très inspiré, à
l’archet, de mon ami Pierre Nicolas, une fois de plus
touché par la grâce.
Pour me rapprocher de la facture de la chanson traditionnelle, je
me suis même autorisé, comme je l’ai fait à
quelques reprises, une assonance bon enfant, qui fait
référence au folklore, à la tradition orale.
J’aime bien que ce texte ait l’air de couler de source, que l’on
ait l’impression que chaque vers, chaque mot me sont venus
spontanément, d’un premier jet. C’est assurément
là la démonstration d’un parfait ajustement des
mots, des phrases. On s’étonne d’apprendre qu’avant de
m’arrêter sur «Des monceaux de feuilles de vignes»
qui semble si évident, j’ai traîné pendant
des mois un maladroit «Trois ou quatre feuilles de
vignes», qui, de plus, se chantait bien mal. De la
même façon, je me suis étonné
moi-même d’avoir mis un long temps à trouver le
très évident «Un bout de cotillon lui
fis», en remplacement d’un prosaïque «Un bout de
sa jupe lui fis». L’évidence n’est pas toujours
immédiatement… évidente.
Par ailleurs, on l’a très peu remarqué, mais cette balade
sensuelle, empreinte d’une pudique sensualité, se veut une
plaidoirie pour l’autonomie, la liberté de la femme, à
une époque où ce n’était pas nécessairement
d’actualité.
Ceux qui connaissent bien l’ensemble de ma production s’amusent
à retrouver, dans une œuvre de jeunesse en forme de pièce
de théâtre aux accents surréalistes, dans Les amoureux qui écrivent sur l’eau une amorce du tableau bucolique de La claire fontaine. Un personnage nommé Laure se plaint :
Mon Dieu, que c’est lourd un corsage
Même en pétales de pervenche.
Fi du corsage, fi du corsage.
( elle le jette)
Que c’est lourd un laisse-tout-faire.
Même en pétales de coquelicot.
Fi du laisse-tout-faire, fi du laisse-tout-faire.
(elle jette sa jupe)
Que c’est lourd tout le reste aussi.
Fi du reste aussi, fi du reste aussi.
(elle est intégralement nue, s’approche de Pétrarque et le caresse au front)
On joue à l’Ève et à l’Adam!
Au papa et à la maman!
Je serai l’Ève, toi l’Adam
Toi le papa, moi la maman.
Bien des années plus tard, j’ai voulu que la
nymphe de ma claire fontaine n’ait pour sa part aucune raison de se
plaindre.
Cette aubade, que mon ami René Fallet qualifie de «petit
bouquet de mots et de boîte à musique», a pu
contribuer à me faire entrer, l’année suivante,
dans la collection Poètes d’aujourd’hui, de Seghers.
Dans cet ouvrage, c’est un peu en pensant à des textes comme
celui-là qu’Alphonse Bonnafé, au mépris de ma
modestie légendaire, a écrit:« Parmi les plus
complètes satisfactions que l’art ait pu donner, il faut compter
les vers de Brassens, chantés par lui.»
Je ne pourrais pas dire à quel point les modes du moment m’ont
incité, en cette année 1962, alors que débutaient
Claude François et Sheila, à produire plusieurs chansons
à contre courant. Alors que la vague yé-yé
et l’intérêt économique qu’y décelaient les
maisons de production ont poussé sur des voies de garage les
chanteurs à textes, j’ai choisi -je n’aurais pas pu faire
autrement- de poursuivre ma démarche d’artisan de la
chansonnette. Mais le climat était morose. Ainsi, la
société Philips, souhaitant racheter à Vogue le
contrat de Johnny Hallyday, choisit pour ce faire de puiser dans les
budgets de la division de Jacques Canetti, dévolus à son
écurie d’auteurs-compositeurs-interprètes.
N’ayant pu défendre son patrimoine, Canetti
démissionna et ce fut l’une des dernières chansons que
j’ai enregistré sous sa gouverne.
Enfin vous savez sans doute que ma mère était originaire
de Naples. Aussi, vous vous doutez bien que rien de la chanson
napolitaine n’a pu m'échapper et que j’y ai naturellement
puisé une part de ma passion pour la chanson qui sait atteindre
les cœurs.
Au plaisir.
Un chanteur possiblement napolitain qui aurait dévié,
Brassens
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