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Georges Brassens

     
   

Chanson préférée (2)

    Ma chanson préférée, parmi vos chansons, est «Dans l'eau de la claire fontaine». Je suis un chanteur-guitariste du genre napolitain. J'aime beaucoup les chansons de mon pays, parce que je les connais. Parmi elles, une de celles qui est certainement merveilleuse est «Era de Maggio» (il était le mois de mai) du poète Salvatore Di Giacomo.

Probablement la connaissez-vous.

Ciao,

Fabio De Gregorio

Fabio, bonjour.

Je suis très heureux que  cette chanson vous plaise, qu’elle soit votre préférée. Je vous dirais qu’elle compte parmi celles dont je suis le plus satisfait,  une pour laquelle je serais disposé à m’accorder un satisfecit.

Mes chansonnettes qui ont eu le plus de succès ne sont pas nécessairement celles que personnellement je préfère,  et à l’inverse,  celles qui m’ont donné le plus de satisfaction,  en tant que créateur,  n’ont bien souvent pas eu  grand succès,  ne m’étaient jamais réclamées,  et sont rarement citées.

Jeune,  j’avais rêvé de devenir poète. Mais sous le poids de l’admiration que je vouais aux plus grands,  j’ai compris que je ne pourrais jamais les rejoindre et,  également passionné de musique,  j’ai opté pour la chanson. Mais de mon enthousiasme pour la poésie et de  mes années d’exploration de la versification,  je veux croire qu’il m’est resté quelque chose,  et que c’est là un de mes textes qui contribue à combler le fossé qui me sépare de Valéry,  de Hugo.

Les chansons que je considère les plus précieuses sont les vieilles chansons traditionnelles,  intemporelles,   distillées par le temps,  polies par les ans comme un galet de rivière. (Inévitablement,  on fait ici un rapprochement  avec
À la claire fontaine)

J’ai donc souvent tenté d’en retrouver les qualités. Je pense avoir ici atteint  ce dépouillement,  qui par ailleurs exigeait cette évocation nostalgique,  grâce à des vers et une mélodie sans aucune recherche d’effet,  sans le moindre artifice,  si ce n’est une volonté de parfaite harmonie de climat,  d’esprit,  entre l’objet de cette confidence,  les mots pour en brosser une pochade  toute en tonalités d’aquarelle et la musique pour en exprimer l’émotion. Et,  miracle de la complicité profonde et du talent,  le tout merveilleusement mis en valeur par un accompagnement très inspiré,  à l’archet,  de mon ami Pierre Nicolas,  une fois de plus touché par la grâce.

Pour me rapprocher de la facture de la chanson traditionnelle,  je me suis même autorisé, comme je l’ai fait à quelques reprises,  une assonance bon enfant,  qui fait référence au folklore,  à la tradition orale.

J’aime bien que ce texte ait l’air de couler de source,  que l’on ait l’impression que chaque vers,  chaque mot me sont venus spontanément,  d’un premier jet. C’est assurément là la démonstration d’un parfait ajustement des mots,  des phrases. On s’étonne d’apprendre qu’avant de m’arrêter sur «Des monceaux de feuilles de vignes» qui semble si évident,  j’ai traîné pendant des mois un maladroit «Trois ou quatre feuilles de vignes»,  qui, de plus, se chantait bien mal. De la même façon,  je me suis étonné moi-même d’avoir mis un long temps à trouver le très évident «Un bout de cotillon lui fis»,  en remplacement d’un prosaïque «Un bout de sa jupe lui fis». L’évidence n’est pas toujours immédiatement… évidente.

Par ailleurs, on l’a très peu remarqué, mais cette balade sensuelle, empreinte d’une pudique sensualité,  se veut une plaidoirie pour l’autonomie, la liberté de la femme, à une époque où ce n’était pas nécessairement d’actualité.

Ceux qui connaissent bien l’ensemble de ma production s’amusent  à retrouver, dans une œuvre de jeunesse en forme de pièce de théâtre aux accents surréalistes,  dans
Les amoureux qui écrivent sur l’eau une amorce du tableau bucolique de La claire fontaine. Un personnage nommé Laure se plaint :

      Mon Dieu, que c’est lourd un corsage
      Même en pétales de pervenche.
      Fi du corsage, fi du corsage.

      ( elle le jette)

      Que c’est lourd un laisse-tout-faire.
      Même en pétales de coquelicot.
      Fi du laisse-tout-faire, fi du laisse-tout-faire.

      (elle jette sa jupe)

      Que c’est lourd tout le reste aussi.
      Fi du reste aussi, fi du reste aussi.

      (elle est intégralement nue, s’approche de Pétrarque et le caresse au front)

      On joue à l’Ève et à l’Adam!
      Au papa et à la maman!
      Je serai l’Ève, toi l’Adam
      Toi le papa, moi la maman.

Bien des années plus tard,  j’ai voulu que la nymphe de ma claire fontaine n’ait pour sa part aucune raison de se plaindre.

Cette aubade, que mon ami René Fallet qualifie de «petit bouquet de mots et de boîte à musique», a pu contribuer à me faire entrer,  l’année suivante, dans la collection
Poètes d’aujourd’hui, de Seghers. Dans cet ouvrage, c’est un peu en pensant à des textes comme celui-là qu’Alphonse Bonnafé, au mépris de ma modestie légendaire, a écrit:« Parmi les plus complètes satisfactions que l’art ait pu donner, il faut compter les vers de Brassens, chantés par lui.»

Je ne pourrais pas dire à quel point les modes du moment m’ont incité, en cette année 1962, alors que débutaient Claude François et Sheila, à produire plusieurs chansons à contre courant. Alors que la vague  yé-yé et l’intérêt économique qu’y décelaient les maisons de production ont poussé sur des voies de garage les chanteurs à textes,  j’ai choisi -je n’aurais pas pu faire autrement- de poursuivre ma démarche d’artisan de la chansonnette. Mais le climat était morose. Ainsi, la société Philips, souhaitant racheter à Vogue le contrat de Johnny Hallyday, choisit pour ce faire de puiser dans les budgets de la division de Jacques Canetti, dévolus à son écurie d’auteurs-compositeurs-interprètes.

N’ayant pu défendre son patrimoine,  Canetti démissionna et ce fut l’une des dernières chansons que j’ai enregistré sous sa gouverne.

Enfin vous savez sans doute que ma mère était originaire de Naples. Aussi,  vous vous doutez bien que rien de la chanson napolitaine n’a  pu m'échapper et que j’y ai naturellement puisé une part de ma passion pour la chanson qui sait atteindre les cœurs.

Au plaisir.

Un chanteur possiblement napolitain qui aurait dévié,
 
Brassens