Cette inspiration magique
       
       
         
         

Martin Audebert

      Bonjour Monsieur Brassens,

Je voulais simplement savoir d'où vous venez, cette inspiration magique qui fait de vos chansons des chefs-d'oeuvre???

Je trouve, que beaucoup de chanteurs ne vous arrivent pas à la cheville, je dirais même que c'est normal après tout!!! Mes plus sincères congratulations.

Martin Audebert

 

       

 

       

Georges Brassens

      Monsieur Audebert, bonjour

L'inspiration! On l'a souvent répété, l'inspiration est bien peu de chose si elle n'est renforcée par 95% de travail, de transpiration. Puis l'inspiration, évidemment, est une boule de cristal aux multiples facettes réfractant en faisceaux les images et les éclairages qu'elle reçoit.

Elle concerne les idées, les thèmes, mais aussi le style, la façon de faire, puis les mots, les expressions et enfin la musique et la façon de la rendre.

Pour le plus important, les idées, on semble parfois le perdre de vue, mais les émotions que j'ai tenté de communiquer concernent le plus souvent les thèmes les plus quotidiens, les plus simples : les gens bien, les gens pas très bien, les jeunes et tendres amours, le type qui aime mieux rester auprès de son arbre, celui qui n'aime pas tellement les flics, qui trouve que la guerre, tout de même, c'est dommage. Puis, le temps qui passe, qui change tout ou qui ne change rien. Et fatalement le type qui souhaite mourir le plus tard possible.

Pour tout le reste, créer, pour un artiste, un peintre, un écrivain, un musicien, c'est essentiellement régurgiter, mêlé à son suc personnel, tout ce dont il s'est imprégné en observant, en écoutant, en lisant. L'inspiration se ramifie en un déploiement de racines et de radicules qui vont puiser de toutes parts les ingrédients qui seront canalisés par l'artiste-tronc pour être redéployés en nouvelles branches, tiges, fleurs feuilles et fruits.

Puis dans l'inspiration il y a aussi des trucs, des procédés, des recettes, principalement au plan de l'écriture. Et tout ce temps je pense à un aspect peut-être un peu marginal, mais que plusieurs considèrent comme une dimension typique de mon travail: les «expressions détournées», locutions populaires ou phrases marquantes d'oeuvres littéraires, célèbres ou méconnues, que je me suis amusé à accommoder à ma guise. Plusieurs se sont évertués à répertorier ces expressions piratées. Pour les locutions populaires, ça va assez bien, tout le monde les a repérées. Quelques exemples:

Il n'y a pas de quoi fouetter un coeur
Prendre la clé des cieux
Ne plus savoir ou donner de la corne
Tourner sept fois sa crosse dans sa main
Il les voit venir avec ses gros drapeaux
Manger le plaisir sur le dos
La face cachée de la lune de miel
Une fesse qui dit merde à l'autre
Des contes à mourir debout
Prendre la mort comme elle vient
faire la tombe buissonnière
Tempête dans un bénitier
Avoir une fesse à claque
Mener par le bout du coeur
Ne pas voir plus loin que le bout de son lit

Et tant d'autres.

Mais pour ce qui est des évocations littéraires, ce n'est pas toujours évident. Un observateur perspicace et sans conteste érudit, monsieur Loïc Rochard, dans un ouvrage intitulé «Brassens, orfèvre des mots» en a répertorié un inventaire qui m'a moi-même étonné. Alors, inspiré (!) par votre question, j'ai pensé vous soumettre ici quelques-unes de ces phrases littéraires qui m'ont suggéré des détournements, parfois facétieux.


L'original Mon pastiche


   
Jean De La fontaine  
   
Parbleu, dit le meunier est bien fou du cerveau
Qui prétend contenter tout le monde et son père
(Le meunier, son fils et l'âne)
Tout le monde et son père accourt
(A l'ombre du coeur de ma mie).
   
Le sage dit, selon les gens :
Vive le Roi! Vive la Ligue!
(La chauve-souris et les deux belettes)
Tu pourras crier: Vive le roi!
Sans intrigue ...
Si l'envi' te prend de changer,
Tu pourras crier sans danger:
Viv'la Ligue!
(Oncle Archibald)
   
À ces mots on cria haro sur le baudet
(Les animaux malades de la peste)
Quand la canaille crie «haro sur le baudet»!
(Don Juan)
   
Victor Hugo  
   
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
(Oceano Nox)
Et, par les nuits sans lune avec jubilation...
(L'andropause)
   
Ô ne riez jamais d'une femme qui tombe
(Les chants du crépuscule)
Ô, n'insultez jamais une verge qui tombe
(L'andropause)
   
Théophile Gautier  
   
Émaux et camées
(Titres d'un recueil de poèmes)
Tous les camé's, tous les émaux,
(Le père Noël et la petite fille)
   
Théodore Agrippa d'Aubigné  
   
Une rose d'automne est plus qu'une autre exquise
(Les Tropiques IV)
Qu'une femme adultère est plus qu'une autre exquise
(À l'ombre des maris)
   
Guillaume Apollinaire  
   
Les onze mille verges
(Recueil de poèmes)
Sache surtout qu'on
Peut être passée par
Onze mille verges,
Et demeurer vierge,
Paradoxe à part.
(Chansonnette à celle qui reste pucelle)
   
Jules Barbey d'Aurevilly  
   
... Et avec la fierté d'une bassesse qui était sa
Vengeance, elle ajouta: «Je ne suis qu'une fille à cent sous.»
(La vengeance d'une femme)
Un plus soûlaud que moi, contre un' pièc' de cent sous,
M'avait vendu sa femme.
(La fille à cent sous)
   
Charles Beaudelaire  
   
Puisqu'en elle tout est dictame
Rien ne peut être préféré.
(Tout entière)
Tout est bon chez elle, y'a rien à jeter...
Et l'on doit tout entière
La prendre ou la laisser
(Rien à jeter)
   
Molière  
   
Voyons Monsieur,
Le temps ne fait rien à l'affaire!
(Le misanthrope)
Le temps ne fait rien à l'affaire,
Quand on est con, on est con.
(Le temps ne fait rien à l'affaire)
   
Alfred de Musset  
   
Mes chers amis, quand je mourrai,
Plantez un saule au cimetière.
Est-ce trop demander...! Sur mon petit lopin.
Plantez, je vous en prie, une espèce de pin,
Pin parasol, de préférence,
(Supplique pour être enterré à la plage de Sète)
   
Gérard de Nerval  
   
Je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé,
Le prince d'Aquitaine à la tour abolie
(El Desdichado - Les chimères)
Le veuf toujours en deuil, le veuf
Inconsolable.
(Retouches à un roman d'amour de quatre sous)
   
Blaise Pascal  
   
L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant Sans ses proches voisins, les pires gens qui soient,
Des roseaux mal pensant, pas même des bambous
(Le grand chêne)
   
Paul Léautaud  
   
Celui qui meurt pour une idée est un imbécile
(Journal littéraire)
Qu'aucune idé'sur terre est digne d'un trépas
(Les deux oncles)

Mourons pour des idées, d'accord, mais de mort lente,
(Mourir pour des idées)
   
Stéphane Mallarmé  
   
La lune s'attristait, des séraphins en pleurs
Rêvant, l'archet aux doigts, dans le calme des fleurs...
(Apparition)
Je suis hanté, l'azur, l'azur, l'azur
(L'azur)
La lune s'attristait, on comprend sa tristesse
(S'faire enculer)

Je suis hanté: le rut, le rut, le rut, le rut!
(Le bulletin de santé)
   
Jacques Prévert  
   
Le presbytère n'a toujours
rien perdu de son charme
ni le jardin de son éclat
(Arbres)
Le presbytère sans le latin
A perdu de son charme
(Tempête dans un bénitier)

Mais ils feraient mieux de se taire
ceux qui disent que le presbytère
de son charme du vieux temps passé n'a rien perdu...
Que le jardin du curé garde tout son éclat
(Le progrès)
   
Jean Racine  
   
Point d'argent, point de Suisses!
(Les plaideurs)
Chez l'épicier, pas d'argent, pas d'épices,
Chez la belle Suzon, par d'argent, pas de cuisse...
(Grand-père)
   
Mathurin Régnier  
   
Perclus d'une jambe et des bras,
Tout de mon long entre deux draps,
Il ne me reste que ma langue
Pour vous faire cette harangue.
(Satire)
Avant de chanter
Ma vi', de fair' des
Harangues,
Dans ma gueul' de bois
J'ai tourné sept fois
Ma langue...
(Le vin)
   
Alexandre Duval  
   
Oh! le bon tour! Je ne dirai rien, mais cela fera du bruit dans Landerneau
(Les héritiers)
Aux appels de cet étourneau,
Grand branle-bas dans Landerneau:
(A l'ombre du coeur de ma mie)
   
William Shakespeare  
   
Un cheval! Mon royaume pour un cheval!
(Henri III)
De donner le trône et le reste
Contre un seul cheval camarguais
(Le modeste)
   
Elsa Triolet  
   
Je ne pardonnerai jamais de devoir ma guérison aux singes d'outre-Atlantique Et refusa l'secours de la thérapeutique,
Corne d'Aurochs
Parc'que c'était à un Allemand, ô gué! ô gué!
Qu'on devait le médicament, ô gué! ô gué!
(Corne d'Aurochs)
   
Paul Valéry  
   
Il y a trois variétés de femmes: les emmerdeuses, les emmerdantes, les emmerderesses,.... Emmerdante, emmerdeuse, emmerderesse itou,
(Misogynie à part)
   
La mer, la mer, toujours recommencée!
(Le cimetière marin)
Et c'est la mort, la mort toujours recommencé'...
(Mourir pour des idées)
   
Anatole France  
   
Les dieux ont soif
(Titre d'un roman historique)
Les dieux ont toujours soif, n'en ont jamais assez
(Mourir pour des idées)
   
Léon Frapié  
   
Il est trop vilain, cet avorton: Il faut que je l'embrasse!
(La maternelle)
Cette fille est trop vilaine, il me la faut
(Don Juan)
   
Paul Verlaine  
   
Jadis et naguère
(Recueil de poèmes)
Ne vous étonnez pas, ma chère,
Si vous trouvez
Les vers de jadis et naguère
A mon chevet
(Le passéiste)
   
Est-elle en marbre ou non la Vénus de Milo?
(Arts poétiques)
L'obélisque est-il un monolithe, oui ou non?
(Le pluriel)
   
Et tout le reste est littérature
(Jadis - Art poétique)
Ses «fluctuat nec mergitur»
C'était pas d'la littératur',.
(Les copains d'abord)
   
   
François Villon  
   
En l'an trentième de mon âge
Que toutes mes hontes j'eus bues.
(Le testament)
Après une franche repue
J'eusse aimé, toute honte bue,
...
(Le moyenâgeux)


Au plaisir,

Brassens