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Georges Brassens

     
   

Casser sa pipe c'est une chose, la bourrer c'est mieux

    Cher Georges,

Permets-moi l'octroi d'un ton doublement familier. J'imagine que d'où tu es, le mot n'est rien du tout et que tu as d'autres chats à défouetter. Comme tant d'autres, je représente l'anonymat qui te connaît si bien et que tu ne connais pas. Tel est le lot d'un petit joueur de flûteau. Alors, je t'en prie, ne te froisse pas, je ne voudrais pas être la cause de faux plis dans ton drap. Sache aussi que depuis plus longtemps, je vis du côté atlantique de mon choix où l'usage du vous a oublié ses manières.

J'avoue que je n'aurais jamais eu l'idée de t'écrire en personne, pour des raisons, soyons honnêtes, qu'il est difficile d'ignorer, si je n'avais eu la grande surprise de prendre contact avec secrétaire, contact suivi de l'honneur de faire sa connaissance. Tu n'aurais pas pu, je t'assure, tomber en de meilleures mains. C'est à Vaison-la-romaine (que nous baisons la romaine... [comment le taire?] ) que je l'ai rencontré. Figure-toi que depuis des années (bientôt dix), tes fidèles s'y retrouvent le temps d'une semaine et l'espace de tes chansons. Je ne pense pas t'apprendre quelque chose sinon que j'étais des leurs l'an passé, ainsi que ton dit secrétaire. L'autre, lui, l'inébranlable, n'avait pu faire le pèlerinage pour des raisons de santé dont il s'est, je te rassure, promptement remis. Je l'ai rencontré plus tard, dans ta vieille campagne, mais c'est une autre histoire, pour un peu plus tard. Je joins au bas de ces lignes quelques stances que tu reconnaîtras - à moins que, c'est possible, la Camarde ne t'ait rendu gaga - et qui t'en diront plus long sur le vent qui sur Vaison me souffla.

J'aurais pu depuis lors et un peu longtemps déjà, t'écrire, mais où commencer, et plus précisément quand s'arrêter? J'aurais tant, vois-tu, à te dire. Le temps, dit-on, est éternel. Mais cela ne veut pas dire que je dois en abuser pour autant. Alors au fil de ton gré et de ton joli temps à passer, peut-être aurons-nous le loisir de converser plus longuement ou fréquemment. En attendant, rien ne vaut la simplicité pour établir le dialogue. Alors, dis-moi, s'il te plaît, que fumais-tu?

Dans mon coin du monde, j'ai pris l'habitude de mettre dans ma pipe des mélanges de tabac que j'achète au poids, en mettant le nez dans un bocal et humant les effluves parfumés qui flattent mon humeur de fumeur. Durant ce dernier séjour en France (où je mets rarement les pieds et alexandrins), j'étais navré de constater que le choix de tabac se limitait à des mélanges en paquet, rarement de fraîche distinction et parfois franchement dégueulasses.

Voici les stances promises, ne m'en tiens pas rigueur.

Stances à un auteur-compositeur

Prince des mots en vers et de la gaudriole
Toi dont j'ai visité la tombe et la maison
Cependant qu'au-delà tu fais des cabrioles
En ton nom en anglais je refais tes chansons.

Sache que j'apprécie à leur valeur du reste
Les mots que tu égrèn's dans un français comptant
La langue de Molièr' te sied comme une veste
Mais elle n'en est qu'une, faut vivre avec son temps.

Car, sais-tu, de nos jours il est fort nécessaire
De battre dédaigneux l'exécrable ignorance
Qui arros' la Bastillle à chaque anniversaire
Ell' ne pisse pas loin, notre charmante France.

Autre signe de bourgeon éclos sur le tard
Si dès mes dix-huit ans j'ai mis ailleurs le cap
Tes chansons languissaient dans mes coeur et guitare
Je les ressors enfin pour ma dernière étape.

Pour toutes ces raisons, vois-tu, je te fredonne
Dans la langu' de mon Nord, de l'Europ' de demain
Ce que tu m'as offert, à d'autres je le donne
Ça pourrait bien tomber en de nouvelles mains.

D'ailleurs, moi qui me gratte avec tes chansonnettes
Si je devais un jour rencontrer le succès
Je n'en finirais pas de tirer ta sonnette
Je deviendrais un peu ton complice, qui sait ?

En chantant ton butin, foin de tout marchandage
Je ne vais nullement fair' la cour aux antennes
Y a pas trop de danger que j' te mette à la page
La mode et moi c'est trois, je me fous des Top Ten.

Foi de ce que tu dis avecques tant de charme
Au plus profond de moi résonne d'un soupir
Dans le parler barbar' je raffûte ton arme
Et je bats la campagne au nom de ton empire.

Mots-en-vers, mon ami, que ton bien me profite
Que ta muse m'accorde une honnête pension
Sans remords, toi et moi jamais ne serons quittes
Je te devrai toujours centdix-neuf(e) chansons.

Post-scriptum, si Mariann' est cell' que tu préfères
Sache qu'on apprécie ici le calendo'
Alors aux Amériques, chante avec moi tes vers
Tandis que l'hexagon' se tape des MacDo'.

Didier
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Cher Georges,

Mes craintes se réalisent déjà. À peine ai-je fini de te rédiger un premier mot que la plume (qui de nos jours doit peu à l'oie) me chatouille de nouveau et m'enjoint de t'écrire derechef. Je ferai de mon mieux pour la garder sous contrôle à l'avenir.

Lors de mon passage en France, durant lequel je me suis gratté le ventre en chantant tes chansons, j'ai eu le plaisir de faire maintes rencontres, dont plusieurs de tes proches, ce dont cela me ferait plaisir de te parler un peu, mais tel n'est pas mon objet présentement, qui plus est j'imagine que tu n'as guère besoin de moi pour avoir de leurs nouvelles. Mes apparitions sur scène demeurent rares et modestes et l'enjeu principal était lors du dit passage en France de nouer un peu avec un brin de public que tu aurais pu partager. Ce sont donc des connaissances qui se lient par le jeu de la scène, et qui à ma grande surprise se continuent par l'entremise de la correspondance. Soit dit en passant, dans ton état de villégiature, tu jouis du grand bénéfice d'être omniprésent et tous tes soirs fleurent les fandangos du monde entier, mais si tu devais continuer à oeuvrer dans le quotidien d'ici-bas, je me demande si tu aurais versé dans le plaisir de te servir de la plume à laquelle je faisais précédemment allusion, que ce soit pour communiquer de part et d'autre du monde ou même pour composer des textes. Dans mon cas, j'ai le plaisir d'avoir des fils qui se sont tissés et me permettent des entretiens réguliers, comme quoi la technologie est moins conne, et même franchement pratique, quand elle est au service des arts. Une charmante correspondante, un continent et un océan nous séparant, me posait donc récemment la question suivante, suite à un échange animé qu'elle avait eu avec autre parti:

«...une très longue conversation téléphonique a récemment tourné au vinaigre («à l'insu de mon plein gré» ... et à ma vive surprise!) car nous ne semblions pas partager le même avis sur la prétendue / supposée misogynie de Brassens (à travers ses chansons, bien sûr). Didier, accepterais-tu de me dire comment toi, tu perçois la femme chantée par Brassens?» Question à laquelle je me suis empressé de répondre...

«À en juger par son oeuvre écrite que nous connaissons, et sans présumer de connaître ses pensées privées, j'affirme, sans ambages ni hésitation, que Brassens mérite de la gent féminine l'ordre de la jarretière, du soutien-gorge, que dis-je, du tampon. Et de l'académie qui n'est la vôtre mais celle de votre patrie, il mérite un nouveau qualificatif, celui de philogyne.

Si Brassens a souvent partagé, en public et entre amis, un penchant pour le moyenâgeux, c'est qu'il en est le dernier ménestrel. Fût-il issu de la bête à deux dos entre quatorze et quinze-cents, des oreilles de reine l'auraient vite reconnu comme le galant chevalier de l'éternel féminin et lui auraient accordé des honneurs qui surpasseraient ceux, non peu considérables, que lui réserva la croupe populaire de notre temps.

M'étant, par curiosité, penché un peu sur la question, j'ai recherché la présence du féminin dans l'oeuvre de Brassens et n'y ai recensé pas moins de quatre-vingt-sept textes (parmi seulement ceux qu'il a enregistrés) dans lesquels il y figure de façon importante. Et si un chercheur infiniment plus lettré se livrait à une telle étude comparative dans l'oeuvre chantée par les deux sexes, je gagerais qu'il lui serait difficile de retrouver des écrits comparables aux vers non seulement de l'évident Blason mais de Saturne et Pénélope. Plus que tout, la femme peut lui être reconnaissante de lui avoir accordé un galbe de cet ordre mais de surcroît un sens inénarrable de l'humour qui va infiniment plus loin que la jolie fesse incontestable sur laquelle des légions de mâles artistes se sont étalés et s'étalent à jamais.»

La question m'étant adressée personnellement, j'y ai répondu naturellement, mais une fois le fait accompli je me suis dit qu'il était quelque peu présomptueux de tirer mes propres conclusions. Je me suis donc penché par la suite sur ta correspondance volumineuse de plaisancier éternel, étant certain que la question t'aurait déjà été posée maintes fois. C'est donc avec un certain réconfort que j'ai pu lire tes propos sur le sujet («95%» par exemple). Je pense donc ne m'être pas trop planté dans mes perceptions. Dans le cours de cette petite recherche j'ai découvert des lettres que je n'avais pas encore parcourues (excuse-moi de me répéter, mais ta correspondance est vraiment volumineuse, tu as un sacré secrétaire) et imagine donc ma joie de découvrir que nous nous étions moins inconnus que je n'imaginais. En effet, dans ta réponse «Vénus Callipyge» à un certain étudiant avec lequel j'ai d'ailleurs moi-même correspondu, tu m'offres des éloges dont tu me vois modestement confus, mais surtout, soyons franc, enchanté. Alors permets-moi humblement de t'en remercier.

Je découvre aussi au fil de la lecture plus approfondie, que tu as déjà répondu, très éloquemment, à la question du tabac que je te posais dans un message précédent. Ceci dit, si les détails ne te lassent pas, je n'en reste pas moins curieux de savoir si tu es en mesure d'offrir une réponse spécifique à un pipomane de passage à la recherche d'un joli bouquet lors de son prochain passage sur la terre de nos aïeux. Merci.

Didier

Bien cher collègue, bonjour.

Très heureux de recevoir de tes nouvelles, depuis une si lointaine et mythique contrée.

Déjà tu constates que la sympathie que tu m’inspires m’incite à déroger à mon incontournable réflexe du vouvoiement. Certains jeunes s’imaginent, et parfois me reprochent, que pour ceux qui le pratiquent, cette formalité constitue un fardeau et que nous recevons le tutoiement comme, à coup sûr, un manque de respect. Je n’ai pas à t’expliquer qu’il n’en n’est rien, que tout ça est question de contexte culturel, de normes variables d’une éducation à l'autre. Qu’on se le dise donc, malgré mon «vous» de réflexe, ni toi ni quiconque n’avez à vous excuser d’un tutoiement cordial que vous dicte l’amitié que nous avons su nourrir au cours des ans.

Nombreux sont ceux qui me rendent un bien touchant hommage en affirmant que moi, l’humble troubadour, je suis toujours pour eux bien vivant, présent dans leur quotidien. Et plusieurs ajoutent que cette présence bienveillante, cet accompagnement  familier, fraternel, c’est bien à cet étonnant rassemblement annuel de Vaison la Romaine qu’ils le ressentent avec le plus d’intensité, la plus vive émotion.

Et ils ont bien raison. Pour rien au monde je ne raterais cette fiesta, tout aussi plurinationale que provençale. C’est d’ailleurs lors de ces retrouvailles festives que j’ai eu le bonheur de découvrir et de grandement apprécier tes interprétations de mes chansonnettes, traduites en américain par tes soins. Ma compréhension  de la langue de William S. est plus que limitée, mais mon secrétaire,  auquel tu fais allusion, m’assure que tes adaptations,  parfois fidèles parfois très libres et, me dit-il, souvent actualisées, sont très habiles, émaillées de trouvailles et d’un humour tout à fait à propos.

J’apprécie grandement l’énergie et le talent que tu déploies à faire connaître mes gaudrioles chez nos lointains cousins d’outre Atlantique. Mais en écoutant tes interprétations si personnelles, ta voix impressionnante, tes accompagnements énergiques et les fougueux ponts musicaux dont tu prolonges, à la guitare, mes couplets, je ne peux m’empêcher de penser, comme plusieurs, que même dans leurs versions originelles en français, ton tour de chant serait déjà remarquable et te classerait parmi mes interprètes d’exception.

Je vois que tu as repéré plus haut mon laïus sur la pipe et le tabac. Je ne peux que déplorer avec toi la disparition des tabacs de producteurs artisans,  vendus en vrac, disparition si symptomatique de l’évolution de nos mœurs de consommation. Si mes crétins d’amis ont toujours méprisé mon goût pour les aliments en conserve,  ils s’étonnent qu’à l’opposé je sois exigeant et sélectif  quand vient le temps de bourrer ma bouffarde. Mais si tu es Américain (même d’adoption) et que tu fumes la pipe, je sais que tu me comprendras. Ainsi donc, les tabacs que je fume sont le plus souvent, comme les vins qu’à l’occasion je bois, sans nom, sans étiquette.

Par ailleurs, je te remercie pour ta plaidoirie très opportune à l’encontre de ma réputation tenace mais si peu méritée de misogyne irrécupérable. Je te confirme que le néologisme  de philogyne dont tu me gratifies me va comme un gant et que si j’avais pu l’imaginer moi-même, il m’aurait assurément inspiré une chanson qui me permettrait enfin de clamer bien haut mon attachement profond et mon respect total de la femme.

Enfin, je suis heureux que tu apprécies le travail de mon nouveau secrétaire à la correspondance. Je peux constater moi-même qu’il se tire d’affaire honorablement en parvenant à déchiffrer l’amoncellement d’écrits, de notes, de bribes de conversations et d’interviews que j’ai pu laisser. Il faut bien admettre que face aux exceptionnelles qualités d’action de Gibraltar, mon secrétaire de toute une carrière,  le défi de la relève est de taille!

Au plaisir de te revoir,  de t’entendre à nouveau.

Un philogyne,  donc,

Brassens


Cher Georges,

Tu me vois non moins ravi de savourer ta réponse, toi qui viens d'encore plus loin.  Merci de prendre le temps d'écrire, Dieu sait que tu n'es pas en manque d'humbles et fidèles serviteurs, frères d'âme soeur.
Merci du «tu» aussi, c'est gentil et j'apprécie. Ton adorable gouvernante Sophie, que j'ai eu le plaisir de rencontrer brièvement à Vaison puis plus longuement à Crespières, m'avait confié que son usage était, après bien des années, hors de question. «Ah non, il était très formel à ce sujet, toujours très poli, on ne se serait jamais tutoyés!» Parlant d'elle et toi bien sûr. Elle fait maintenant partie de tes meubles au lieu de simplement s'en occuper. Elle ne serait sans doute pas en manque de petits secrets à confier aux mille oreilles avides de les écouter, mais ce n'est pas demain la veille qu'elle mettra en plein public ton coeur ou ton cul, ça tu le sais. Elle m'a tout de même raconté une petite anecdote anodine à ton sujet et sur celui de son vélo que des chenapans lui avaient chipé, tu te souviens?

Merci de l'apostrophe aussi, bien qu'elle soit franchement généreuse. Si tu n'es qu'un chansonnier, moi je ne suis qu'un interprète. Ta magnanimité n'a d'égale que ta modestie, et la modestie franchement j'apprécie. Pour te prouver que mes vers sont minces, sans même pieds de Lapointe, voici une légère chansonnette en réponse à ta réflexion sur le rassemblement annuel de Vaison-la-Romaine. Ma contrée est sans doute pour beaucoup (disons tout le monde sauf les moins de trente mille qui y vivent et quelques voisins) tout autant mythique que la tienne, mais elle est assurément, vue de Vaison-la-romaine, pas mal lointaine. Je n'aurai donc pas le plaisir d'y retourner cette année, ce qui est dommage mais seulement partie remise. Si son ton t'amuse, peut-être ton secrétaire l'y emportera-t-il pour toi et moi. Je la chante sur un petit air tout aussi simple qui doit plus au roi Dagobert qu'à tes mélodies tout autant endurcies mais mille fois plus raffinées.

Au plaisir d'autres rencontres outre-provençales.

Didier

Sète à Vaison-la-romaine

C’est à Vaison-la-romaine
Que nous baisons la romaine
La belle Flora
Pompée déflora
La grande Agrippine
Agrippe on sait quoi
C’est à Vaison-la-romaine
Que verte saison nous amène.
Sète à Vaison-la-romaine
Juste raison nous amène
Du soir au matin
Guitares en main
Sur un air de vin
On chante à sa faim
C’est à Vaison-la-romaine
Qu’un certain tonton nous amène.
C’est à Vaison-la-romaine
Que tonton Jo nous amène
Depuis gui l’an neuf
On y fait le bœuf
Même qu’en deux-mille-six
Ça fait déjà dix
Ans qu’à Vaison-la-romaine
Notre vieux Léon se promène.
C’est à Vaison-la-romaine
Qu’on voit, sacré phénomène
Le convoi du coeur
Chanter à chœur joie
Pauvre fossoyeur
Et Putain de toi
C’est à Vaison-la-romaine
Qu’on va digue digue dondaine.
C’est à Vaison-la-romaine
Qu’autour de claire fontaine
Les copains d’antan
Et ceux de demain
Fi du monde et temps
Se donnent la main
C’est à Vaison-la-romaine
Qu’il y a des petit’s fleurs. Amen.
C’est à Vaison-la-romaine
Que nous baisons la romaine
La belle Flora
Pompée déflora
La grande Agrippine
Agrippe on sait quoi
C’est à Vaison-la-romaine
Que file, file Philomène.


Très proche cousin de lointaine Amérique, bonjour.

Sophie Duvernoy est assurément la plus discrète parmi tous les personnages de mon entour. En 1966, à l'époque où j'habitais provisoirement au 12e étage d'un pigeonnier de béton, j'avais pu apprécier son très efficace dévouement, alors qu'elle était au service de mon voisin de palier, l'illustrateur de charme Raymond Peynet. Les circonstances ont permis qu'il ne m'en voulût pas trop lorsque j'ai débauché sa collaboratrice pour me l'approprier. Notre association a duré près de quinze ans.

Si la question du vouvoiement allait de soi et ne s'est même jamais posée, par contre je ne concevais pas qu'elle s'adressât à moi en m'appelant «monsieur». Comme elle me demandait comment, alors, elle devait m'interpeller, par dérision je lui ai déclaré qu'il conviendrait qu'elle s'adressât à moi en m'appelant «mon bon maître». La blague est passée à la légende.

De la même façon, s'il convenait qu'elle reçût un interlocuteur en me désignant comme Monsieur Brassens, il était formellement déconseillé de servir du «Monsieur n'est pas là», «je vais prévenir Monsieur». Je vois d'ici la tronche qu'auraient faite les copains!

Je sais que plusieurs ont tenté de convaincre Sophie de témoigner de ces années d'implication au quotidien, de livrer le bilan de ses observations, de ses impressions. C'est peut-être bien mal connaître la discrétion incontournable de «la polonaise». (Surtout ne pas lui suggérer «d'écrire un livre», peut-être plutôt lui proposer une interview-reportage où, j'en suis sûr, on pourrait amasser assez de matière pour éventuellement en faire un livre.) Je dois avouer que je serais moi-même curieux et touché de savoir comment elle a vécu ces années d'effervescence, les impressions que lui ont laissées de si nombreux personnages d'exception qui ont défilé chez nous, de Maurice Chevalier à Michel Simon, de Canetti à Aznavour, Brel et tant d'autres. Que d'anecdotes! Quel sera ce petit malin qui parviendra à la mettre en confiance et à lui faire déballer, tout au long de conversations amicales, informelles, le trésor de ses souvenirs personnels. D'autant que, comme en témoignent de nombreuses photos d'époque, lors des réceptions d'anniversaire, de fêtes entre amis, Sophie n'était plus de service, mais prenait rang parmi les invités.

J'ai la conviction qu'il y aurait là matière à un livre très intéressant, un regard intimiste posé sur tant de «célébrités», observées dans un contexte sans artifice, sans fard aucun.

Pour ma part, je peux affirmer sans ambages que je n'ai absolument rien à craindre ou à rougir d'éventuelles indiscrétions, de quelques possibles révélations croustillantes.

Ta nouvelle chanson est bien sympathique. Comme je ne manque jamais de jouer les revenants et de hanter Vaison-la-Romaine pendant le festival, sois assuré que je me chargerai de la diffuser chez la confrérie des gratte-guitare qui ne manque jamais de s'y rassembler.

Au plaisir.

Brassens, le fantôme des printemps de Vaison-la-Romaine.