Correspondant anonyme
écrit à

   


Georges Brassens

     
   

Boudard

    Mon cher Georges,

Que pensez-vous d'Alphonse Boudard? L'avez-vous déjà rencontré?


Cher correspondant, bonjour,


Alphonse Boudard a été pour moi un de ces amis qui nous font regretter que les semaines «s'écoulent lentement à une vitesse folle», que la vie, le quotidien deviennent si accaparants.

Bien sûr, nous nous sommes rencontrés à de nombreuses reprises, avons partagé de nombreux repas, mais principalement lors de rassemblements de quelques copains de la bande (et souvent plus de quatre à la fois!). Si ce contexte convenait parfaitement à son art de raconter, très particulier, à sa loquacité émaillée d'argot et truffée de métaphores pittoresques, à son génie de la répartie de haut vol, j'ai regretté que les occasions soient pour nous si rares de nous retrouver seuls, de partager des instants de plus grande intimité.

Autant j'avais apprécié l'écrivain, autant j'ai admiré l'homme, qu'un profond humanisme empêchait de se prendre au sérieux, malgré une érudition confondante et une panoplie de prix littéraires (et quelques décorations militaires, mais ça c'est autre chose). Tout au long de trente romans, essentiellement autobiographiques (Hostobiographiques, disait-il pour certains!) un talent de narrateur exceptionnel lui a permis de témoigner d'un parcours unique, de tranches de vie hors du commun, livrées dans une écriture où la langue argotique dessert admirablement la dérision et le burlesque qui lui permettent de dédramatiser un quotidien souvent très sombre.

Une affinité profonde entre nous reposait assurément sur des expériences de vie similaires, que par ailleurs mettaient en relief des divergences aussi marquantes mais parfaitement comprises, endossées.

Je suis pleinement en mesure d'éprouver une empathie véritable pour ce cursus singulier qui a nourri l'oeuvre de cet autodidacte; problèmes de santé graves et récurrents, ponctués de souffrances térébrantes, démêlés avec la police puis la justice (tout de même beaucoup plus graves que les miens!), longues années de vaches cadavériques, la mort qu'il interpelle comme un personnage familier tout droit sorti d'une farce du XIIe siècle (ses concitoyens de Nîmes, sa ville d'adoption, ne nomment-ils pas la mort «tanta Chiqueta»!), sa passion pour les mots, les tournures obsolètes, les expressions détournées, avec toujours l'humour et la dérision qui permettent de relativiser.

Une correspondance fondamentale et, si j'ose dire, une intelligence sereine, ont fait en sorte que nos singularités réciproques ont été spontanément assumées, respectées, sans jamais l'ombre d'une tentative de prosélytisme. Lui, le décoré de la croix de guerre, le résistant méritoire, le combattant de la première armée du maréchal de Lattre, comprenait parfaitement mes prises de position contre la guerre. De mon côté, j'ai éprouvé beaucoup de respect pour ce militaire dont les exploits de guerre ne constituaient pas un objet de fierté, ni même un sujet de conversation. J'ai été admiratif de ce soldat émérite qui n'a jamais aimé la guerre.

J'ai été amusé qu'il me citât dans plusieurs de ses ouvrages, qu'il reprît même un vers du «parapluie» dans Le corbillard de Jules. Il a par ailleurs raconté notre rencontre dans Ma vie pleine de trous. Enfin, il m'a fait l'honneur d'une élogieuse préface pour le premier des albums illustrant mes chansonnettes en bandes dessinées, publié en 1989.

J'ai eu la chance insolente de côtoyer des êtres d'exception. Alphonse Boudard était un de ceux-là.

L'amitié d'abord,

Brassens