Mélanie
écrit à

   


Georges Brassens

     
   

Bonjour tonton Brassens

    Je voudrais savoir comment vous est venue l'idée d'écrire la chanson s'intitulant La Prière. Je trouve que ce texte inspiré par la religion avec la phrase «Je vous salue Marie» est merveilleusement beau. De plus, je ne me lasse pas de l'écouter en boucle à chaque fois que je suis triste car il me fait dire que sur Terre, il y a des personnes qui souffrent beaucoup plus que moi.

Je vous remercie d'avoir écrit cette chanson qui a énormément d'importance à mes yeux et aux yeux de tous ceux qui ont l'âme en peine.

Bien amicalement,

Votre jeune admiratrice (17 ans 1/2), Mélanie




Bien chère Mélanie, bonjour,

J'ai toujours profondément apprécié la poésie. Très jeune déjà, j'éprouvais un grand bonheur à découvrir un nouveau texte, à m'en imprégner, à me laisser charmer par l'écriture. Pour le contenu bien sûr, pour l'émotion qui peut se dégager d'une confidence, d'un témoignage humain. Mais aussi pour les qualités littéraires, l'harmonie des mots, des rimes, des vers.

Après avoir exploré toutes les époques, tous les genres, j'ai forcément trouvé une correspondance plus vive avec certains auteurs, et il y a des poèmes qui m'ont particulièrement marqué. À tel point que, très tôt, pour partager mes coups de coeur avec le plus grand nombre, j'ai voulu chanter les poètes et, pour ce faire, j'ai créé des musiques pour un total de seize poèmes, de Villon à Musset, de Lamartine à Hugo.

N'a-t-on pas dit qu'un poème était une chanson à laquelle il ne manquait que la musique?

C'est ainsi que le texte de «La prière» n'est pas de moi mais de Francis Jammes, qui avait intitulé son poème «Les mystères douloureux». Tout comme vous Mélanie, j'ai été profondément touché par ce plaidoyer plein de compassion pour tous les déshérités, les laissés pour compte, les malheureux.

J'appréciais ce texte de longue date. Je m'étais rendu compte que la métrique en était identique à celle d'un autre texte, celui-là d'Aragon, «Il n'y a pas d'amour heureux», dont j'avais fait une chanson dès 1952. La musique que j'avais alors créée pouvait donc convenir parfaitement aux deux textes et la tentation était grande de livrer «La prière» habillée de cette mélodie.

Lorsqu'en 1954 elle fut gravée sur mon troisième 25 cm, qui comportait aussi la «Chanson pour l'Auvergnat» certains de mes laudateurs de la première heure furent étonnés, pour ne pas dire déçus, eux qui se plaisaient à voir en moi un anticlérical militant, un anarchiste, un pornographe mal léché. C'était bien mal me connaître, c'était oublier «Pauvre Martin», «Le fossoyeur», «Bonhomme».

Cette chanson est l'une de celles qui ont été enregistrées par le plus grand nombre d'interprètes, plus de quarante à ce jour. Et c'est possiblement celle qui est le plus souvent reprise encore aujourd'hui, grâce à la ferveur des chorales de paroisse.

Pour faire de ce poème une chanson plus accessible, j'ai jugé bon d'en retrancher un passage qui, par ailleurs, me paraissait moins coulant. Je vous soumets ci-joint les vers supprimés.

Je suis très heureux, Mélanie, que cette chanson ait pour vous de l'importance, vous apporte quelque chose de précieux. C'est bien là l'ambition de tout poète et même d'un modeste chansonnier.

À bientôt,
Tonton Georges

Par le mendiant qui n'eut jamais d'autre couronne
Que le vol des frelons, amis des vergers jaunes,
Et d'autre sceptre qu'un bâton contre les chiens;
Par le poète dont saigne le front qui est ceint
Des ronces des désirs que jamais il n'atteint;
Je vous salue Marie.

F. J.