Boby Lapointe
       
       
         
         

Vincent Emery

      Bonjour Georges,

Je crois savoir que vous avez laissé à Boby Lapointe l'opportunité de faire vos premières parties de spectacle. Que pensez-vous de cet artiste?

Vincent.

 

       

 

       

Georges Brassens

      Bonjour Vincent,

J’ai toujours ressenti une affectueuse correspondance avec Boby Lapointe. Non pas tellement parce que nous étions du même pays. Ni parce que tous les deux nous avions déserté le Service du Travail Obligatoire, en Allemagne. Ou que tout comme moi, il a galéré de cabaret en cabaret pendant des années en espérant que quelque artiste établi lui prenne ses chansons. Jusqu’à ce que, comme pour moi, on se rende à l’évidence que lui seul pouvait les livrer.

Mais ce Pierrot lunaire, doux, modeste, me rejoignait par son goût de l’absurde, que d’une façon unique et magistrale il a su transcrire en chansonnettes qui resteront sans équivalent. J’aurais très bien pu moi-même oeuvrer dans ce sens puisque j’ai toujours eu une affinité pour l’irrationnel, l’absurde. Ceux qui ont eu le courage de lire «La tour des miracles», roman de jeunesse que j’ai toujours admis être rempli de fautes de goût et de fautes de tout, savent bien que je peux sans ambages, naviguer dans ces eaux-là.

Mais surtout, ce verbo-ludique était un bonhomme attachant, un passionné dont les pirouettes verbales masquaient des blessures du coeur, qui affichait la gaieté du désespoir.

Et si j’ai choisi de le présenter en première partie de mes spectacles, c’est essentiellement parce qu’il me plaisait, qu’il savait m’émouvoir et qu’à chaque soir, alors que je ne manquais jamais de suivre son numéro en coulisse, il me faisait rire à tout coup. Et à le voir se dandiner lourdement, maladroitement, sur scène, je me disais que j’avais usurpé un titre qui lui revenait d’emblée: «l’ours», c’était lui.

Si j’étais heureux chaque soir d’assister à son tour de chant, il faut bien que je lui reproche de ne pas m’avoir laissé le choix. Au mieux, il arrivait au théâtre à la toute dernière minute, mais souvent en retard et il lui est arrivé quelques fois d’oublier sur le zinc que 500 spectateurs l’attendaient dans la salle en face. Aussi, si les acrobates chinois étaient heureux d’allonger leur numéro de quelques pirouettes, je me suis vite résigné à être prêt une heure plus tôt et à penser que je devrais peut-être ajouter dix chansons au programme.

Ce dingue merveilleux l’était aussi dans la vie et depuis sa tendre enfance. A Pézenas, sa ville natale, il s’est très tôt rendu célèbre pour avoir peint le coq du clocher d’un vert phosphorescent, pour tondre les chiens errants pour qu’ils ressemblent à des singes ou pour avoir maquillé en zèbre le sphinx de pierre qui trônait fièrement sur la propriété d’un notable local. On imagine facilement que sa production hors normes et son incapacité chronique à se plier à toute contrainte (il en prenait à son aise autant avec les horaires qu’avec la mesure et les accords), lui valurent un cheminement cahoteux, un parcours parsemé de plus d’avanies que de framboises. Et qui, j’en suis sûr, nous privent à jamais de quelques textes de plus. Pour survivre, il a été tour à tour scaphandrier, électricien, installateur d’antennes télé, viticulteur, commerçant en mode et layette, patron de cabaret. Il a eu plus de succès comme comédien, ayant joué dans sept films, avec les plus grands. Passionné de mathématiques, il mit au point un système bi-binaire qui lui vaut, en 1971, une reconnaissance de la communauté scientifique. Enfin, à l’occasion d’un important passage à vide, j’ai dû le faire entrer chez Philips comme magasinier.

Même si je n’avais qu’un an de plus que lui, j’ai toujours eu le sentiment qu’il me considérait comme un grand frère. Son départ prématuré a laissé un grand trou dans l’eau qui jamais ne se refermera. Aussi j’ai été heureux de le saluer en gribouillant une petite note en guise de préface, à l’occasion de la publication de son intégrale. Je vous livre ce texte ci-bas.

Amitiés

Brassens

«Ce satané Boby Lapointe depuis qu’il a tourné le coin, à Pézenas comme à Paris ses copains et admirateurs ont du mal à s’y habituer. En ce qui me concerne, les soirs où son amitié et sa bonne humeur me manquent un peu, je fais comme si rien n’était, j’écoute ses chansons pour qu’il continue à vivre le bougre et il continue. Mon vieux Boby putain de moine et de Piscénois, fais croire à qui tu veux que tu es mort, avec nous tes copains ça ne prend pas».