Torok
écrit à

   


Georges Brassens

     
   

À vos amis

    Cher Monsieur Brassens,

Inconditionnel admirateur de l'homme et du chanteur, j'ai toujours plaisir à écouter vos chansons ou à vous entendre parler de vos amis.

Connaissant votre amitié indéfectible, je m'étonne du sort qui est réservé aux compositeurs de certaines de vos plus belles chansons. Je pense à Marcel Amont pour «Le vieux Léon», une de mes chansons préférées, ou à Jean Bertola, si souvent oubliés sur les pochettes des albums.

Ne pourriez-vous pas faire retentir pour eux aussi les trompettes de la renommée qui seraient cette fois fort bien embouchées.

Bien amicalement.

Torok


Bonjour Torok,

Le métier d’artiste en est certainement un qui, au plan de la motivation, est caractérisé par des divergences fondamentales. Si vraisemblablement une majorité de chanteurs aspire à la notoriété la plus vaste possible, d’autres ont choisi de tout bonnement traverser la vie en chantant, trop heureux qu’à la naissance ils aient été dignes d’un don (sur trois notes): la paresse.

À notre époque plus que jamais, pour qu’un produit se vende, il ne suffit pas qu’il soit bon, il doit être adroitement commercialisé, puissamment publicisé. Et un produit médiocre peut connaître un succès certain s’il est soutenu par un battage publicitaire habile. Il en va de même pour une chanson, un chanteur.

Ils sont très peu nombreux les artistes qui ont connu le succès sans sacrifier une part importante de leurs énergies et de leur agenda au service après vente. Parallèlement, il en est dont la notoriété dépasse largement le talent grâce à une dynamique équipe d’encadrement: gérant, directeur de promotion, stratège de mise en marché, etc.

Enfin, ils sont nombreux aussi ceux qui auraient mérité une plus large reconnaissance, mais dont le tempérament, les choix personnels de rythme et de qualité de vie nous ont privés d’une fréquentation plus assidue.

Il y aura toujours des artistes dont les tournées déferleront sur les autoroutes et d’autres dont les mélodies flâneront dans les sentiers buissonniers. Pour plusieurs, un pour cent de gens qui vous apprécient, c’est déjà mieux que 100% de gens qui ne vous connaissent pas.

Si j’ai très peu fait pour mousser ma propre promotion, j’ai toujours été très heureux que mon brin de laurier me permette d’aider de jeunes artistes que je jugeais méritoires. Mais, bien sûr, comme en toutes choses, je l’ai fait à ma manière, qui est rarement la plus usuelle. Aussi, on m’a rarement vu prendre la parole pour vanter les mérites de l’un ou de l’autre ou solliciter pour eux les applaudissements. Dès que mes premiers succès m’ont permis de profiter du pouvoir que confère le statut de vedette, je me suis fait un devoir et ai été très heureux de permettre au public de découvrir de jeunes artistes au seuil de leur carrière. Lorsque j’étais à l’affiche de Bobino ou de l’Olympia pendant deux ou trois mois, j’insistais, souvent face à une pointe d’adversité chez les directeurs de salle, pour que la première partie du spectacle soit renouvelée aux quinze jours, de façon à donner une chance au plus grand nombre. De la même façon, si je n’étais jamais enthousiaste pour participer à une émission télé, je n’acceptais l’engagement qu’à la condition que soit invité parallèlement un jeune artiste aux prises avec l’éternelle difficulté de percer, trouvant là une motivation pour m’imposer la corvée.

Même si j’ai toujours fait de l’obstruction à ce chapitre, pour prévenir la surenchère, j’ai tout de même rédigé plus de 75 préfaces à destinations diverses: disques, programmes de spectacles, livres, etc. À chaque fois, on a su me convaincre que ma modeste accréditation pourrait aider un jeune artiste en déficit de reconnaissance. Si j’ai dû faire la sourde oreille à des requêtes pour des produits que je ne pouvais honnêtement pas valider, je peux considérer que mes endossements ont été assez perspicaces, plébécitant, souvent à un premier produit, des artistes ayant largement démontré par la suite l’ampleur de leur talent. La liste pourrait constituer une prestigieuse affiche, incluant entre autres Georges Moustaki, Anne Sylvestre, Boris Vian, Alice Dona, Pierre Dudan, Frida Boccara, Salvatore Adamo, Guy Béart et autres.

Mon bon ami Marcel Amont n’a pas composé la musique de la chanson «Le vieux Léon» (qui est on ne peut plus totalement de moi), mais d’un autre vieux: «Le vieux fossile». Il a aussi habillé de notes un autre texte que je lui ai offert: «Une petite Eve en trop». À son répertoire, il a également intégré un autre titre que je lui avais cédé, «Le chapeau de Mireille», considérant que cette chanson convenait mieux à son personnage qu’au mien. Enfin, j’ai été touché par sa traduction en béarnais et son interprétation de mon «Pauvre Martin». On sait très peu que Marcel Amont s’appelle en fait Jean-Pierre Miramont, alors que mon vieil ami d’enfance et de toujours, Corne d’Aurochs, dont le pédalo vient de me rejoindre sur la vague en rêvant, s’appelait Émile Miramont.

Je dois vous dire que si de nombreux compositeurs ont marié leurs musiques à des textes de moi que j’avais laissés orphelins, il n’est jamais arrivé que je demande à un musicien de me proposer une mélodie pour un de mes textes. Et si j’ai mis en musique plusieurs poèmes d’auteurs divers, il n’est jamais arrivé que je livre une chanson de moi avec une musique d’un autre. Si mon ami Bertola m’a fait l’honneur d’habiller de notes 12 de mes textes et de les enregistrer, il s’agissait de textes en réserve pour lesquels la musique ne m’était pas encore venue.

Amitiés.

Brassens