Avant que Margot...
       
       
         
         

Vivette

      Monsieur,

Que dire après avoir lu ces courriers à vous adressés? Vous dire que les larmes me viennent aux yeux... Non! Vous dire que vous avez, de votre verve bourrue, bercé ma fille alors qu'elle était encore en son amniotique cocon.

Vous dire qu'elle se nomme Margot et qu'elle aime les chats. Et qu'elle est née à l'heure où vous partiez, tel Ulysse, pour un long voyage. Vous dire, enfin, qu'outre tous les hommages qui vous ont été rendus, il en est un que je trouve superbe, celui de Font et Val.

À vous écouter encore et encore.
Merci Monsieur.

Vivette

 

       

 

       

Georges Brassens

      Bonjour chère madame,

Je suis très sensible aux marques d'appréciation que vous me témoignez. C'est la première ambition de l'artiste que de susciter des émotions, de ramener, l'air de rien, à l'essentiel.

À mon tour, j'avais été très ému par cette «Chanson pour Brasses», de Font et Val. J'ai toujours ressenti une correspondance certaine avec ces cabotins graves et réfléchis. Leur approche iconoclaste et caustique me fait regretter qu'à quelques décennies près, mes petits pamphlets paraissent quasi angéliques.

Aussi, j'ai été remué par leur changement de ton inattendu pour cet émouvant témoignage. Et il faut mal connaître les personnages pour se formaliser, comme certains de mes inconditionnels l'ont fait, de leur interpellation «mon salaud», qui constitue dans leur bouche une épithète affectueuse.

Enfin comme cette chanson est peu connue et que votre évocation risque de susciter la curiosité, je me permets d'en reproduire ici le texte. Pour les collectionneurs et les archivistes de la chanson, peut-être signaler que cet hommage ne se retrouve que sur un seul enregistrement, un 33 tours de 1982: RCA, PL 70365. «Font et Val montrent tout à Bobino».

Embrassez bien Margot pour moi.

Brassens

Tu aurais pu prévenir un peu mon salaud
J'ai les doigts qui pèsent deux cent tonnes au piano
On s'en va pas comme ça à pied
Dans les prairies de l'au-delà.
Les enfants d'la rue d'la Gaiété
N'en reviennent pas, n'en reviennent pas.
Lorsque j'avais trois sous à moi autrefois
C'était pas pour acheter d'la marijuana
J'courais chercher la partition
D'une de tes putains de chansons
Qui m'filait des crampes au poignet
C'était le métier qui rentrait.
Pardonnez-moi si ce soir je vous tutoie
Pour moi la Jeanne et l'auvergnat c'était toi
Un phare de beauté s'est éteint
C'est pas les rockers de Libé
Ni les branleurs américains
Qui vont pouvoir nous consoler.
J't'imagine le pas débonnaire dans les cieux
Passant sans ôter ton chapeau devant le bon Dieu.
Et d'ailleurs on n'a beau savoir
Qu'il n'existe pas quand bien même
Comment ne pas lui en vouloir
Quand la mort nous prend ceux qu'on aime.
Si tu croises de l'autre côté d'l'horizon
L'ami Montaigne Diderot et François Villon
Ils vont être contents de te voir
L'éternité c'est emmerdant
Sans un petit air de guitare
Pour faire danser les neiges d'antan.
Tu aurais pu prévenir un peu mon salaud.
De Vanves à la Gaieté on a le coeur gros
Pour te chanter dans nos mémoires
Cent ans après coquin de sort
On grattera encore nos guitares.

(Philippe Val)