Autour de Brassens
       
       
         
         

Guylaine Dubuc

      Qu'avez-vous pensé du commentaire de Jean-Jacques Goldman, en presque fin d'émission que Drucker animait hier soir sur TV5, que «Mourir pour ses idées», cette chanson donc, était «obscène»?

Et dans votre «Lettre d'acceptation» que j'ai lue avant de vous écrire, est-ce une «coquille» que l'on trouve dans le dernier paragraphe, je crois: «trempettes» plutôt que «trompettes» de la renommée...?

Vous êtes bien sympathique, en général, mais il me semble parfois que vous manquez de respect pour les femmes, dans vos chansons s'entend! Qu'en dites-vous?

Puissiez-vous encore longtemps être présent au monde par vos chansons, même si elles ne sont pas, loin s'en faut, toujours «politically correct», comme certains peuvent le dire!

Une admiratrice de longtemps,
Guylaine D.
         
         

Georges Brassens

      Chère Guylaine, Bonjour,

Bien sûr, monsieur Goldman n'est pas le premier à s'indigner de ce pamphlet, mais j'en suis toujours, à chaque fois, fort étonné. Ceux qui ne pensent pas comme nous ne sont pas forcément des cons, mais lorsqu'on s'insurge contre mes prises de positions antimilitaristes, je ne peux pas m'empêcher de penser que l'on n'a pas bien écouté ou alors qu'on a rien compris.

Est-ce que l'on peut se mettre d'accord pour établir une fois pour toutes que la guerre, que les guerres, sont déplorables, désastreuses. Sans même parler d'agresseur ou d'agressé. Je ne me souviens pas d'un auteur qui ait suggéré que pour avoir défendu sa patrie on est un imbécile. Mais parce que l'on a perdu sur le champ de bataille un père, un frère, un fils, est-ce que l'on devrait dire que la guerre est une chose glorieuse, exaltante? Si la guerre est inévitable pourrait-on au moins la faire sans l'aimer.

Personnellement, j'ai toujours de l'empathie pour les victimes, toutes des victimes. Et le jeune homme qui a quitté son village et sa fiancée pour aller se faire arracher la tête dans une tranchée, dans un premier temps, je ne me demande pas si son général était un agresseur ou un agressé.

Mais heureusement que le père La Fontaine nous a laissé «Le meunier, son fils et l'âne», parce qu'honnêtement j'ai reçu plus de lettres d'injures me reprochant de ne pas prendre assez fermement position contre la guerre, de ne pas être plus virulent, de n'avoir rien écrit sur les guerres d'Indochine, du Vietnam, d'Algérie. Mais vous le savez ce n'est pas mon style. Je préfère suggérer, provoquer une réflexion. Tellement que la chanson par laquelle j'aurais voulu une bonne fois faire sentir toute l'absurdité de la guerre et sa dimension pathétique est passée quasiment inaperçue à ce titre. Peut-être parce que «Entre la rue Didot et la rue de Vanves» a été reçue davantage comme une chronique d'un banal incident de drague. Très peu se sont émus à la pensée que dans le contexte absurde de la guerre, la vie d'un homme, éventuellement la mienne, tient à bien peu de choses. Comme le goût de la musique, par exemple.

Manquer de respect envers les femmes? Jean-Jacques Goldman avouait qu'il me connaissait bien mal et depuis peu. Je veux croire, ma chère Guylaine, que vous de même, vous connaissez peu l'ensemble de mon ˙uvre, car la vérité est tout à fait à l'opposé. Bien sûr, j'ai dénoncé quelques mégères, vilipendé quelques coupables emmerdeuses, comme j'ai dénoncé la bêtise et la médiocrité de jeunes et de vieux cons.

Mais bien davantage, et j'oserais dire plus que quiconque et à une époque où ce n'était pas toujours bien vu, j'ai glorifié la femme, toutes les femmes. J'ai chanté autant les jeunes que les plus vieilles: «Bonhomme», «Saturne», «Jeanne», «La marche nuptiale», «La femme d'Hector». Essayez de trouver ailleurs une chanson qui rende hommage à une femme âgée. J'ai chanté autant la modeste paysanne, («Les sabots d'Hélène», «Je suis un voyou», «Brave Margot», «La chasse aux papillons», etc.), l'épouse fidèle, («Pénélope», «Le Bistro») et, bien avant le mouvement de libération de la femme, j'ai répété que toute femme est maîtresse de ses choix, est un être humain à part entière: «Embrasse-les tous», «Le mouton de Panurge», «Les croquantes», «Chansonnette à celle qui reste pucelle», «La non demande en mariage», «La complainte des filles de joie», etc.

Et puis, il y a «La première fille», «L'amandier», «À l'ombre du c˙ur de ma mie», «Rien à jeter», «Comme une s˙ur», «La fille à 100 sous», «Bécassine» et de nombreuses autres encore. Écoutez une seule des chansons citées ici et dites-moi si c'est là le travail de quelqu'un qui méprise les femmes.

J'aimerais bien qu'on se le dise une fois pour toutes. Loin d'être le moindrement misogyne ou méprisant de quelque façon que ce soit envers les femmes, je me plais à rappeler que des thèses universitaires ont établi que je suis avant tout le chantre incontesté de la femme.

Enfin, les «Trempettes de la renommée»! Il faudra bien que je renonce à cette métaphore que je trouvais pourtant bien séduisante mais qui est souvent mal comprise. J'ai déploré bien sûr les trompettes de la renommée. Mais n'appréciant pas davantage les bains de foule intimidants, ce sont ces immersions incontournables que je baptise «Trempettes de la renommée».

Au plaisir,

BRASSENS