Corne d'auroch
       
       
         
         

Michel

      Cher Georges,

Je n'ai pas besoin de te dire, mais je te le dis quand même, combien je me sens orphelin depuis que tu as jugé bon de prendre des vacances dans ton cimetière marin.

Me permettras-tu quelques questions sur ta chanson «corne d'auroch»? Décrit-elle un personnage que tu as connu, si oui lequel? Que signifie l'expression d'une des paroles de la chanson le qualifiant «d'enfant de la patrie»?

Bien à toi,

Michel
         
         

Georges Brassens

      Michel, Bonjour

Une chanson est souvent inspirée par un fait vécu, un personnage observé ou par un proche. Mais il arrive le plus souvent que le récit ou le portrait s'écartent largement de l'anecdote ou du modèle. Pour espérer intéresser, il faut parfois farder la vérité, la réinventer. Et puis il y a les contraintes de la versification, de la rime qui peuvent nous obliger à bifurquer, à changer un nom une date. Il ne m'est jamais rien arrivé un 22 septembre: c'était un deux août. Mais je ne suis jamais arrivé à construire un vers autour de cette date. La chanson «Corne d'Aurochs» est typique à ce titre et il faudrait que je vous raconte la naissance de ce texte pour en comprendre la genèse.

A priori, on peut présumer que le personnage décrit existe vraiment puisque «Corne d'Aurochs» est le surnom par lequel je désignais un ami très proche. Mais comme diverses assertions de cette pochade ne s'appliquent pas du tout à l'intéressé, l'ambiguïté persistera toujours.

J'ai connu Émile Miramont à l'école communale de Sète, lorsque sa famille vint s'y installer. Il avait huit ans. J'en avait neuf. Ce fut le début d'une impérissable amitié. Son père ayant été muté dans l'Est, Émile quitta Sète peu de temps avant que je viennes m'établir à Paris. S'en suivit une correspondance soutenue, dominée par des plaidoiries pour qu'il se décide à me rejoindre dans la capitale.

Parfaitement informé de la précarité de mon quotidien, (ce qui n'allait pas s'arranger avec les événements à venir) mais conquis par l'attrait des retrouvailles et leurré par des perspectives d'aventure, il vint me rejoindre alors que je logeais chez Jeanne, impasse Florimont. S'amorcèrent alors des années de galère caractérisées par une indigence matérielle considérable. Il faut se demander quel feu intérieur nous permettait d'espérer, de croire que notre génie allait être reconnu. Un fait marquant de cet épisode la création du parti préhistorique, dont Émile fut sacré fondateur, président et membre unique. C'est alors que je cru bon de changer son sobriquet de Corne de Roc pour Corne d'Aurochs. J'ai moi-même pensé prendre pour la circonstance le nom de guerre d'Oeil de Mammouth. Le premier mandat du président de ce mouvement consista à rédiger un manifeste qui démontrerait que la pire calamité de l'histoire de l'humanité avait été la découverte du feu, qui allait affliger tous les peuples à toutes les époques, en conduisant éventuellement à la bombe atomique, en passant par la poudre à canon. Bref, après tout de même plusieurs années d'espérance et de solidarité, à la fin de 1947, sous prétexte d'aller embrasser ses parents pour Noël, Corne d'Aurochs prit le train pour l'Est. Je pense bien que tout comme moi, il savait qu'il désertait pour de bon même pas un navire, mais une épave qui n'avait jamais pu prendre le large. Et c'est cet abandon qui déchaîna la chanson vengeresse. L'intention première était d'exprimer mon anathème par une caricature quelque peu vacharde, pour faire rire les copains. Mais la chanson prenant forme dévia de son objectif originel, et comme de plus j'étais assez heureux d'une musique qui s'imposait rapidement, je conçu que cette galéjade pour les intimes pourrait honorablement s'inscrire à mon répertoire. L'estime réciproque que l'on se vouait toujours m'assurait qu'il ne se formaliserait pas de l'épigramme.

Je crois même que le seul couplet qu'il me reproche est celui qui taxe son cousin d'antipathie. Et je dois dire que je regrette un peu que mon amertume m'ait poussé à vilipender ce brave homme. Je l'ai déjà dit, du temps où Émile vivait avec moi chez Jeanne, la pitance était d'une parcimonie désolante. L'ami Corne d'Aurochs, qui avait connu une jeunesse confortable chez des parents bien établis, prenait à l'occasion, après plusieurs jours de pénurie, ses repas chez un cousin qui était «haut placé» dans la police. (L'argousin, autrefois surveillant de galère, étant synonyme, chez Balza........ autres, d'officier de police). Je n'aurais pas dû l'en blâmer mais j'acceptais mal un tel compromis, de telles fréquentations, alors que nous militions au sein du mouvement anarchiste. Je regrette aussi d'avoir, par réflexe, discrédité ce brave sbire, car il constituait une rafraîchissante exception au sein de sa confrérie. Si dans ses temps perdus il était policier, dans ses temps gagnés il écrivait des poèmes, des comptes grivois, (ce qui n'est pas fait pour me déplaire) et des chansons qui étaient plutôt bien faites puisque plusieurs furent enregistrées par le grand Bourvil.

J'aime à rappeler que le refus du médicament inventé par un allemand m'a été inspiré par une déclaration d'Elsa Triolet: «Je ne pardonnerai jamais de devoir ma guérison aux singes d'outre-Atlantique». Ce couplet était annoncé par «Enfant de la patrie», «Enfant de» étant pris ici dans le sens de «très attaché» voire nationaliste. Mais la patrie pouvant tout aussi bien être Sète, la ville qui nous a formés et unis.

Cette chanson évoque pour moi un autre incident. Je n'ai jamais souhaité avoir sur scène ou en studio d'autres musiciens qu'une contrebasse et une deuxième guitare. Mais pour certains titres une autre couleur sonore, accordéon, clavier autres, aurait pu être considérée à l'enregistrement de «Corne d'Aurochs». J'ai, pour la première fois, proposé un fond musical en imitant, avec la bouche, la trompette bouchée, au désarroi de certaines vieilles barbes de chez Philips.

Enfin, je vous signale que la chanson telle que je l'ai écrite et chantée au début comporte deux quatrains de plus, que voici.

On aurait pu croire, en l'voyant penché sur l'onde
Qu'il se plongeait dans des méditations profondes
Sur l'aspect fugitif des choses de ce monde...
Corne d'Aurochs.

C'était hélas pour s'assurer, ô gué! ô gué!
Qu'le vent n'l'avait pas décoiffé, ô gué! ô gué!
C'était hélas pour s'assurer, ô gué! ô gué!
Qu'le vent n'l'avait pas décoiffé, ô gué! ô gué!

Amitiés

G.B., Oeil de mammouth