Lulu
écrit à

   


Georges Brassens

     
   

Au monsieur du phonographe

    Bonjour Monsieur Brassens,

Je voulais vous dire simplement que je me sens bien quand j'écoute vos drôles de chansons et votre voix si chaleureuse. Petite, j'aurais aimé vous avoir comme papa pour m'endormir au coin du feu en vous écoutant gratter votre guitare... Heureusement mon papa a aussi des moustaches et joue aussi de la guitare, c'est déjà bien!

Quand tout me tarabuste, vos chansons me disent «c'est la vie», et ça va beaucoup mieux. J'ai aussi avalé la première arête il y a quelque temps, et comme vous dites, il est des jours où Cupidon s'en fout...

J'apprends la guitare depuis un an, et j'ai réussi à jouer «la Prière». C'est un vrai plaisir, surtout que vous n'êtes pas souvent facile à «jouer»!

Je voulais vous demander aussi si vous aviez entendu Emmanuelle Béart chanter «quatre-vingt-quinze pour cent», je suis sûre que ça vous aurait plu. J'aime beaucoup cette chanson, et aussi la «Supplique pour être enterré à Sète» parce que vous prenez votre voix très grave et ça me résonne là-dedans.

Je vous embrasse,

Lulu


Bien chère Lulu, Bonjour,

Je veux vous dire que votre chaleureux mot m'est venu comme un tendre billet doux. Toute ma vie et encore aujourd'hui, les marques d'appréciation, considérables et prépondérantes, ont trop souvent été ennuagées par des critiques, des reproches parfois virulents. Aussi, je reste très sensible à votre affectueuse accréditation.

De plus, votre sobre témoignage contribue à oblitérer la perception de ces imbus de mandarinats qui insistent pour dire que la chanson est un art mineur. Bien sûr les arts étiquetés «majeurs» méritent largement leur classification et ce serait superflu de tenter d'évaluer l'envergure de leur audience, l'ampleur de leur incidence sur chacun. Mais je suis comblé quand j'entends que «des chansons m'ont aidé à vivre», qu'une chansonnette «m'a remonté le moral». La chanson reste un des plus courts chemins entre un humain et un autre.

Vous savez sans doute que la musique de «La prière» a connu des péripéties particulières. J'avais l'habitude de retranscrire dans des cahiers de notes les poèmes qui me touchaient, et pour lesquels j'entrevoyais la possibilité d'une mise en chanson. C'est ainsi que j'ai recherché une musique qui valoriserait l'émouvant poème de Francis James. J'appréciais beaucoup également le poème de Louis Aragon, «Il n'y a pas d'amour heureux». Par la structure particulière de ces deux textes, on se rend vite compte qu'il y a parallèle et c'était bien tentant de fredonner les vers du deuxième sur la musique créée pour le premier, d'autant que la mélodie que j'avais retenue convient parfaitement à l'esprit, au climat de chacune de ces poésies. J'ai longtemps hésité avant de décider laquelle des deux chansons j'allais livrer et c'est finalement la version alternative qui a d'abord été gravée sur mon deuxième 25 cm, en 1954. Par contre, l'année suivante, pressée par ma maison de production de livrer la matière pour un nouveau disque et n'ayant pas le nombre requis de chansons, nous avons opté pour y inclure «La prière», qui, en spectacle, était bien reçue.

Il est étonnant de remarquer comment, par la nature du texte et par le dernier vers leitmotiv de chaque couplet, qui tient lieu de refrain et qui est différent pour chacun des deux poèmes, (six pieds dans un cas, huit dans l'autre) les deux chansons apparaissent comme nettement différentes. Aussi, à ce titre, elles n'apportent pas de réponse à ceux qui se demandent si le succès d'une chanson tient plus à la musique qu'aux paroles. Et ce, même si «Il n'y a pas d'amour heureux» a connu une gloire infiniment plus grande, ayant entre autres été enregistré par plus de 55 interprètes contre environ 25 reprises pour «La prière». Et même si ce décalage est en partie compensé par l'enthousiasme de très nombreuses chorales qui ont fait raisonner les voûtes des églises avec la musique d'un mécréant notoire.

Enfin, pour ma part, j'ai pu satisfaire ma propension aux facéties en fondant dans le même moule les mots de James, le chrétien dévot et ceux d'Aragon, l'agnostique militant.

Enfant, vous auriez aimé qu'à l'occasion je prenne la relève de votre papa et, qu'en guise de berceuse, je vous glisse à l'oreille l'une ou l'autre de mes drôles de chansons. Vous ignorez sans doute qu'Emmanuelle Béart peut se vanter d'être parmi les rares privilégiées qui, enfant, ont bénéficié d'un tel récital intime et exclusif. En effet, lorsque je me réfugiais en Bretagne ou à Crespières, son papa venait parfois me rendre visite et son eau vive ne manquait pas de rafraîchir nos journées, d'éclabousser nos graves conversations d'adultes de sa joie de vivre.

Et bien sûr, à l'heure du dodo, pour la récompenser de m'avoir sauté sur les genoux et m'avoir tiré les moustaches toute la journée, je ne pouvais que céder à ses requêtes pour une audition privée, trop heureux que l'une ou l'autre de mes aubades serve de berceuse. Mais je jure que je ne lui ai jamais chanté 95% et que ce n'est pas cette petite fée-là qui m'a inspiré «La princesse et le croque-notes».

Je n'ai malheureusement pas entendu son interprétation de 95%, mais je suis particulièrement enchanté qu'elle ait choisi ce titre et je ne doute pas que sa personnalité coquine aura ajouté une dimension attendrissante à cette plaidoirie. Tout comme pour Carla Bruni, qui a pris un malin bonheur à chanter «Fernande», je me réjouis que de jeunes dames qui me semblent particulièrement épanouies se plaisent à raviver des chansonnettes qui par d'autres, à d'autres époques, ont été jugées méprisantes, voire misogynes. Je ne peux que rêver, avec sûrement plusieurs de mes fans et des leurs, que ces deux jolies friponnes choisissent d'immortaliser ces interprétations et possiblement quelques autres, sur un prochain disque.

Je vous embrasse aussi,

Le tonton à la grosse voix dans le phonographe,

Brassens


Monsieur Brassens,

Je vous remercie d'avoir pris le temps de me répondre. Le jour où j'ai reçu votre message a été une vraie fête pour moi, en ces longs mois d'hiver un peu moroses.

Je suis heureuse de vous avoir fait plaisir avec de simples mots. Cependant, j'imagine tout ce que les mots et la musique représentent pour vous et partage tout à fait votre idée de «chanson-chemin» entre deux humains.

Ce que vous m'écrivez à propos des arts m'a mis la puce à l'oreille. Je suis en ce moment en seconde année en Histoire des arts et archéologie dans la bonne ville de Nantes et regrette souvent ce programme restreint aux arts dits «majeurs» (bien que ce soit déjà pas mal!). Heureusement, cette année, se sont ouvertes des options en histoire de la musique, du cinéma, de la photographie.

Je crois comme vous que la chanson est un art à part entière, tout comme la bande dessinée, et je constate avec bonheur que ce statut est de plus en plus reconnu avec des artistes comme Hugo Pratt, Bilal... et puis Carla Bruni, Benjamin Biolay et aussi Vincent Delerm, pour qui j'ai un petit faible.

Vous me reparlez de «La Prière» et de «Il n'y a pas d'amour heureux». Rapprocher ainsi les textes de deux auteurs aux convictions si différentes (quoique...) me semblait un petit jeu malicieux qui m'a toujours fait sourire. C'est drôle, car Aragon lui-même avait déjà fait une sorte de parallèle dans «La rose et le réséda».

À propos de poésie, je voulais vous dire aussi que le nombre de figures de style, de jeux de sonorité, consonances, assonances ou autres allitérations m'a toujours sidérée dans votre chanson «Le Gorille», rien que dans «gare au gorille», par exemple. Une amie, qui avait sans doute une prof de français «aux méthodes avancées», avait même étudié en cours ce texte jubilatoire de votre fabrication.

Moi aussi je note dans un carnet les poèmes qui me touchent profondément. Ils sont comme une identité secrète que je me crée, enfin, je ne sais pas si je m'exprime bien. J'aime quand des chanteurs et musiciens reprennent des oeuvres poétiques, parfois oubliées. J'aime beaucoup la version de «Sanguine» de Prévert par Montand, vous la connaissez? Et puis aussi «Les armes» de Ferré, reprise par Noir désir, qui me fait trembler de partout chaque fois.

Vous me parlez aussi de Carla Bruni, que déjà j'appréciais, mais que je vénère encore plus en apprenant qu'elle chantonne «Fernande» (que moi-même, qu'on surnomme parfois Lulu, mais, j'espère, pas dans une optique trop... vous voyez ce que je veux dire... eh bien je prends un malin plaisir à siffloter de temps à autre!), ce que j'ignorais, n'en soyez pas offensé. Par contre, je connais sa version de la trop peu connue «Noyée» de Gainsbourg et me réjouis de voir une si belle chanson remise sous les feux de la rampe. Avez-vous connu Serge Gainsbourg?

J'aurais encore une montagne de questions à vous poser, mais parmi les plus dévorantes, qui est Mimi Pinson Et papa Zutty? Et ce fameux Rat de cave lui-même?

Pardonnez ma curiosité, je ne veux pas sonner les trompettes!

Je vous embrasse.

Lulu


Lulu, bonjour,

Il se peut que je ne sois pas totalement objectif, mais il m’a toujours semblé que les gens qui aiment la chanson, la poésie, la musique (sauf les marches militaires!) ne peuvent pas être foncièrement mauvais, seraient même à tout le moins de braves paroissiens.

Mimi Pinson n’est qu’un personnage de chanson, mais elle est si attachante qu’on veut croire qu’elle existe vraiment. Même si cette bleuette date de 1846, elle était encore populaire dans mon enfance et figure parmi celles qui m’ont laissé entrevoir qu’une chanson bien faite, même si elle est toute simple et peut-être précisément parce qu’elle est toute simple, peut prendre une envergure insoupçonnée, inconsciente. Je ne savais pas à l’époque que le texte était d’Alfred De Musset et la musique de Frédéric Béart, peut-être plus connu pour un autre grand succès immortel, «Ma Normandie» («J’aime à revoir la Normandie, C’est ce pays qui m’a donné le jour»). Et j’ai été heureux de fiancer Mimi à Gavroche, tous deux étant de braves républicains espiègles, habités de chansons: «Quand un bon souper la réveille, elle fait sortir la chanson de la bouteille.»

Mon pauvre petit rat de cave était la femme de mon ami Moustache. Alors que nous commencions à planifier le disque «Brassens en Jazz» avec lui et divers musiciens, sa femme a quitté le navire sans préavis. Aussi, pendant les semaines où nous avons répété pour les enregistrements, j’ai voulu exprimer ma solidarité à mon ami dans l’épreuve par un coup d’épaule approprié et durable et, motivé par mon propre chagrin, cette chanson m’est venue tout naturellement. En plus, souhaitant que cet hommage soit intégré à l’album en préparation, j’ai prévu que, exceptionnellement, je ferais le chanteur d’orchestre et que «Les petits français», formation habituelle de Moustache, m’accompagneraient.

Enfin, petit rat de cave, parce que sa femme semblait minuscule à côté de son colossal (et gras du bide) de François. Les caves sont ces boîtes de jazz, souvent en sous-sol, principalement dans Saint-Germain-des-Prés, les rats de cave étant ceux qui les fréquentent assidûment. D’autant que pendant longtemps ils étaient intégralement vêtus de noir.

Ce disque m’a d’ailleurs contraint à une deuxième dérogation à mes principes quasi incontournables. Comme ce double album s’est mérité le Grand Prix de l’Académie du disque français, j’ai accepté, par respect pour mes camarades, de me rendre pavaner à l’hôtel de ville de Paris et de recevoir le parchemin des mains mêmes du maire… Jaques Chirac.

«Papa» Zutty Singleton était un musicien de jazz de la première heure, batteur un temps dans la formation de Louis Amstrong. Son style Nouvelle-Orléans très décontracté fascinait particulièrement les musiciens français.

J’ai beaucoup apprécié Gainsbourg, mais je regrette que nous nous soyons très peu fréquentés. J’ai bien peur qu’une retenue mutuelle ait fait en sorte que nous ne nous sommes côtoyés que brièvement, dans la bousculade d’une loge, à l’occasion de nos premières respectives. Par bonheur, pas consolation, me sont restées ses chansons.

Puissent la poésie, la musique, les chansons continuer de vous habiter aussi.

Amicalement.

Brassens