Aujourd'hui
       
       
         
         

Léa

      Mon cher Georges,

Je me demande parfois ce que tu penserais du monde de 2004 si tu avais à le rencontrer... J'espère que tout se passe bien pour toi là-bas. J'aime beaucoup tes mots: merci.

Léa

 

       

 

       

Georges Brassens

      Bonjour Léa,

Je suis heureux de l'occasion que vous m'offrez de revenir sur ce thème, à l'évidence intarissable.

L'aspect le plus préoccupant de l'époque actuelle, parmi tant d'autres problèmes, est possiblement l'effritement, l'appauvrissement progressif des valeurs fondamentales des individus et des peuples.

Mais très égoïstement, lorsque j'observe la société actuelle, je constate surtout que je l'ai échappé belle. Moi qui étais déjà déphasé dans mon époque, qui étais né avec cinq siècles de retard, foutrement moyenâgeux, je réalise qu'à quelques décennies près, ma petite production aurait grandement risqué de demeurer dans l'ombre. Et autant pour le fond que pour la forme.

Je crains fort que mes petites saynètes et leurs personnages archaïsants n'auraient trouvé que peu d'oreilles réceptives dans le charivari de la chanson actuelle et des préoccupations prédominantes. Vous en connaissez beaucoup des ados qui, pour séduire la belle, lui offrirait la tendre aventure d'une chasse aux papillons, ou lui proposerait une leçon de ricochets dans l'eau? Je ne crois pas que de telles expéditions auraient beaucoup de succès dans une séquence de téléréalité.

Et le jouvenceau romantique qui offrirait à la belle passante de la secourir d'un petit bout de parapluie risquerait de se faire accuser de condescendance misogyne par ces dames du m.l.f.. Le même soupirant devrait graisser la patte au berger, non pas pour lui faire jouer une aubade, mais pour le convaincre de baisser le son de son transistor dont la techno pollue la vallée. Et impossible de soudoyer la minuterie qui a remplacé le sonneur de cloches.

Les bancs publics ne conviennent plus du tout aux premiers ébats des jeunes couples qui les ont cédés aux s.d.f.. Et la première fille que ce même puceau a pris dans ces bras, il y a très peu de chances qu'il s'en souvienne, puisque ce soir-là il planait dans les vapeurs des herbes exotiques.

Une pauvre Hélène aux sabots crottées, au jupon troué, on ne risque pas d'en croiser une à la fontaine puisque pour briller à la discothèque, 95% de ses préoccupations et des ses revenus sont consacrés à ses fringues et à ses pompes.

Ma compassion pour les voleurs de pommes me vaudrait-elle une inculpation pour complicité? Les femmes de la commune dénonceraient-elle notre brave Margo pour exhibitionnisme? Et la maîtresse d'école aux méthodes avancées serait-elle accusée de détournement de mineurs?

Y a-t-il encore des marchands de paratonnerres qui bravent l'orage plutôt que de s'en remettre à l'internet? Depuis le petit losange bleu, peut-on encore prétendre que la bandaison, ça ne se commande pas? Je me suis laissé dire que Lulu est maintenant aussi souvent honorée que Fernande. Enfin, comment oserai-je rendre hommage à un modeste alors que l'impudeur extrême est devenue le plus populaire des divertissements? Ma seule consolation est de penser que, de la même façon, même le père La Fontaine n'aurait eu que peu d'audience à cette époque-ci. Et le décalage constituerait un handicap tout aussi préjudiciable au plan de la forme, des mots.

Si je prends pour exemple «Les trompettes de la renommée», est-ce que j'aurais pu caser élégamment standing ovation, one-man-show et succes story? Avec quoi aurai-je pu faire rimer people, best-of, remake? Est-ce que je me serais cru obligé d'annoncer un spectacle live, de citer le ridicule V.I.P et le grotesque collector? Oserai-je parler de coming-out, de long box?

Je suis assurément quelque peu passéiste, mais il me semble que le charme serait moindre si Marinette avait quitté son mobil-home dans son tout nouveau break alors que je venais lui offrir pour étrenne un mountain-bike, et qu'elle était partie au néfaste-food alors que je lui apportait un happy-meal.

Je vous le dis tout net, moi dont l'une des motivations premières est l'amour de la langue, je me désole de constater qu'ils sont de plus en plus nombreux, et même chez les professionnels de la parole et de l'écriture, à être incapables d'exprimer l'entièreté de leur pensée, de leurs émotions, dans leur seule langue première, qui est pourtant la plus riche et la plus nuancée qui soit. Et que pour compenser, il se glorifie d'appeler à la rescousse le dialecte américain qui est pourtant le plus simpliste, le plus élémentaire qui soit. Et j'ai bien peur qu'il faille y voir le symptôme d'un mal de société plus profond.

Tant pis si j'ai l'air infantile, mais, par ma foi, ma phrase d'élection c'est: «Il était une fois»

Un passéiste toujours optimiste,

Brassens