À propos de Léon
       
       
         
         

Foisyj

      Monsieur Brassens

Avez-vous pu retrouver votre «Vieux Léon»? Si oui, comment va la vie au «sein des vignes du Seigneur»? Si non, c'est bien dommage, mais sachez M. Brassens, que cette chanson à Léon est parmi toutes vos chansons, celle qui m'a, la première, impressionnée et reste, depuis (bientôt quarante ans), une des plus belles chansons d'amour de la vie que je connaisse.

Merci pour tout, M. Brassens

 

       

 

       

Georges Brassens

      Cher ami, Bonjour

Vous me demandez si je croise le vieux Léon? Chaque fois qu'il m'aperçoit, c'est lui qui, maintenant, me chante en s'accompagnant à sa boîte à punaises: «Y'a tout à l'heure vingt ans de malheur, mon vieux Tonton, que tu es parti au paradis de la chanson».

Que le progrès soit salutaire, c'est entendu, c'est entendu. Mais je n'ai jamais caché mes tendances passéistes et je les ai même chantées. Et quand je pense au charme du vieux temps passé, me revient toujours en mémoire ce brave Léon. Le pauvre, sans l'avoir cherché, est devenu le symbole de tous ces petits riens qui ajoutaient de l'étoffe à la vie, au quotidien.

Ce cher vieux trimbaleur de soufflet à chagrin, comme tous ces musiciens de cours et des carrefours, faisait partie intégrante de la vie de quartier, contribuait à humaniser un peu la grisaille de la ville. Bien qu'on ne peut plus anonymes, venant d'on ne sait où et retournant vers un univers qu'on ne s'attardait même pas à imaginer, ils faisaient partie de la famille. Il fallait que pendant quelques jours le croque-notes ne réapparaisse plus à son emplacement quasi institutionnalisé, qu'il ne parcoure plus le circuit usuel des cours, à l'heure déterminée, pour que l'on se rendre compte que le personnage n'était pas éternel et que l'on comprenne qu'il avait accroché l'instrument, laissant derrière lui un vide, le sentiment d'avoir perdu un ami. Jamais son trou dans l'eau ne se refermait. Idem pour le bateleur, le rempailleur de chaises, l'avaleur de feu, le rémouleur. Il est toujours joli le temps passé.

Mon ami René Fallet, qui ne l'avait pourtant pas à la bonne avec les curés, avait proposé que l'on parte en croisade pour convaincre le clergé d'inclure cette complainte à la messe des morts pour l'enterrement de tout musicien.

Pour ma part, j'ai eu plaisir à «fabriquer» cette chanson dont la construction inusitée était presque une bravade: près de cent vers de quatre syllabes, sans refrain et sans vers leitmotiv. J'aime bien ce type de chanson narrative, mais c'est un défi que de la rendre accessible, attrayante.

De plus, j'ai réussi à y caser une chouette et irrévérencieuse allégorie que je traînais dans mes cahiers de notes depuis quelque temps: «Le champ de navets» qui désigne le cimetière. On m'a souvent demandé si cette image était de mon cru, ajoutant que c'était du plus pur Brassens. J'en suis bien flatté, mais je dois à la vérité d'avouer que, même si l'expression est inusitée, on la doit à la très riche Académie argotique. J'avais en réserve une variante qu'à ma grande déception je n'ai jamais réussi à caser, n'ayant pas trouvé de rime avec «le champ de poireaux».

Je suis très heureux, cher ami, que vous ayez trouvé une correspondance particulière avec cette chansonnette et qu'après bientôt quarante ans, elle vous réjouisse encore.

Georges Brassens