Lettre d'acceptation
de Georges Brassens
à l'Éditeur
       

       
         
         

Georges Brassens

      Y'a tout à l'heure
Vingt ans de malheur
Jornicoton
Que j'suis parti
Au paradis
De la chanson.
Que je suis parti en tournée, cette grande tournée d'où l'on ne revient pas et où on risque fort de voir son trou dans l'eau se refermer. Et si l'empressement de la camarde, qui ne m'a jamais pardonné d'avoir semé des fleurs dans les trous de son nez, m'a empêché de livrer l'ultime gala de clôture, de soulever la dernière pelletée, je suis heureux de constater qu'ils sont nombreux et talentueux à assumer, par procuration, ma tournée d'adieu. Tournée sur laquelle par ailleurs, je m'en réjouis, on ne semble pas vouloir bientôt tirer le rideau.

Je bricolais (mon Dieu quel bonheur) des chansonnettes pour faire plaisir aux amis. Même souffrant d'une modestie quasiment maladive, comme je me suis toujours appliqué, j'arrive à me réjouir de constater que mon travail est toujours apprécié: près de cinq cents interprètes ont enregistré mes chansons et chaque année nous apporte plusieurs nouveaux disques. Avec souvent des artistes qui n'étaient que des enfants à l'époque où je grattais ma guitare sur les planches de Bobino. Mes chansons traduites en trente langues. Et souvent plus que des traductions: des assimilations, des adaptations, à des cultures diverses, à des styles musicaux variés et souvent inattendus, du rock au baroque, en passant par la biguine et le rap. À des tournures d'esprit de générations nouvelles, pourtant jurant de tout remettre à neuf, de refaire quatre-vint-neuf. Je suis en mauvaise position pour condamner ces appropriations, moi qui me suis permis, sans vergogne, de modifier des vers de Victor Hugo, de corriger des poèmes de Verlaine et Lamartine.

Cette encombrante modestie (et côté modestie je ne crains personne!) est également mise à mal lorsque je me rends compte qu'aujourd'hui, des dizaines de lycées, d'écoles, de bibliothèques, de maisons de la culture, de parcs et de rues portent mon nom. Moi dont les chansonnettes ont souvent été interdites à la radio. Douce vengeance et forcément, selon mon optique, un signe que j'avais raison de vouloir faire ma (modeste) part pour améliorer le monde puisqu'on constate ici que la société évolue de façon rassurante.

Autre satisfaction pour le brave travailleur, toujours soucieux de peaufiner son produit: pendant des années, si un enfant osait fredonner mes gaudrioles sous le préau de l'école, il risquait fort de se voir réprimandé. Admirable retournement (mais qui me gêne un peu pour ces pauvres mômes): mes textes sont maintenant inclus dans des manuels scolaires et ils sont forcés de les apprendre par coeur ou de les analyser. Ce sont ces mêmes enfants qui, plus tard, rédigeront des thèses universitaires décortiquant l'un ou l'autre des aspects de mon oeuvre, comme il y en a déjà eu des dizaines.

Il faut être disponible pour apprécier pleinement les divers ingrédients de cette oeuvre. J'ai laissé un rôle important à l'auditeur, en espérant qu'il ait du talent. Et je me suis rendu compte qu'ils étaient nombreux à en avoir. Tout ce que je souhaitais dire, je pense bien avoir réussi à l'exprimer tout au long de deux cent vingt-cinq chansons, avec, je l'espère, vigueur et conviction, avec tendresse et humanisme et dans un climat général que j'ai toujours souhaité agréable. Divertissant, même quand le thème traité était grave.

Mais des malentendus persistent, des perceptions erronées me chagrinent, des jugements parfois superficiels me tarabiscotent. Sans toutefois ternir la satisfaction que me procurent ceux qui ont trouvé une correspondance avec mes mots, avec ma musique, qui les ont appréciés.

J'ai toujours fui les trempettes de la renommée: bains de foule, réceptions, etc. Mais avec un recul certain et les loisirs qui en découlent, je serais heureux de reprendre le dialogue, comme au temps où mon plus grand plaisir était de passer des journées entières à échanger librement avec l'un ou l'autre de la bande des amis.

Les copains d'abord.

Et rappelez-vous. Je ne suis pas vraiment à la plage de Sète: je suis dans mes chansons, bien vivant.

Georges Brassens