95% du temps
       
       
         
         

Isabelle Cohen

      Monsieur Tonton Georges,

On vous a qualifié de misogyne. Vous l'êtes probablement à... 95% du temps. Mais justement dans la chanson portant ce titre, vous prouvez que vous nous connaissez plutôt bien, au fond! Comment avez-vous eu l'idée de ce petit joyau?

Isabelle Cohen
         
         

Georges Brassens

      Chère Isabelle,

Que de matière dans ces quelques lignes. Aussi, avant de répondre à votre question, je veux saisir l'occasion pour à nouveau remettre les pendules à l'heure.

Je suis généralement peu enclin, parce que maladroit, à disséquer mon oeuvre et à me justifier. Mais dans ce cas précis, le reproche de misogynie (même lancé avec une pointe d'indulgence) étant aussi accablant et persistant qu'injustifié, je souhaite m'y risquer, et avec d'autant plus de conviction qu'un livre (1) de 160 pages et quelques thèses universitaires (le plus souvent rédigées par des femmes) se sont hasardés à décortiquer cette épineuse question.

Eh bien, je veux tout de suite vous rassurer: j'ai été totalement disculpé. Selon ces savants exégètes, je ne suis pas du tout misogyne, bien au contraire.

Je serais tenté de reprendre ici toute l'argumentation de ces doctes analyses et d'aligner chacun des vers qui ont constitué le dossier des pièces à conviction. Mais je devrai me contenter de résumer l'argumentation de mes défenseurs en rapportant quelques éléments de leur plaidoirie.

La femme est le sujet premier de mon oeuvre: c'est déjà un bon point. Et elle est généralement traitée avec grande estime et vénération. Et je ne me suis pas intéressé uniquement à la jeune et séduisante nymphette mais à toutes les femmes. De toutes conditions. De toutes origines et de tous âges.

Si ma démarche a toujours consisté à glorifier l'humain pour ce qu'il a de grandeur, de noblesse d'âme, par opposition, j'ai forcément été amené à dénoncer la médiocrité, la bassesse. Mais, à ce titre, les hommes ont été plus souvent l'objet de mes dénonciations. Alors si j'ai vilipendé avec virulence quelques coupables mégères, convenons que j'ai traité hommes et femmes d'égal à égal. Et lorsque j'ai décrié quelques pénibles emmerdeuses, je leur ai le plus souvent accordé quelques valeurs de rachat.

Je pense avoir honnêtement reflété cette réalité que, s'il y a des enfants de Marie, il y a aussi des Marie-Salopes. Et je suis d'ailleurs assez fier de cette contraction dans une autre de mes chansons malheureusement méconnue (Le mécréant repenti) où une grenouille de bénitier qui a dénoncé un pauvre voleur de tronc (pourtant, le tronc des pauvres!) se voit qualifiée «d'enfant-de-Marie-Salope».

Enfin, mes attaques qui peuvent sembler les plus emportées sont à mettre sous couvert de cabotinage et d'humour, j'espère que tous et toutes me l'accorderont.

À ce chapitre, je constate aujourd'hui avec étonnement qu'alors que de nombreux énoncés de mes chansons qui étaient perçus comme outrageants à l'époque sont maintenant tout à fait anodins, à l'opposé, on voudrait qu'une insertion comme «pour l'amour, on ne demande pas aux filles d'avoir inventé la poudre», qui était un banal lieu commun à l'époque, soit devenu, avec l'évolution des mentalités, une manifestation de mépris sexiste.

Mais soyons positifs. Tout au long de mes chansonnettes, je me suis attaché à vous présenter des femmes en mettant en relief le fait qu'elles étaient à la fois de modestes quidam mais aussi des êtres admirables par leurs qualités de coeur et d'action.

Hélène qui, avec ses sabots crottés, son jupon troué, ne recevait que mépris alors que, pour qui savait s'y attarder, son coeur recelait un amour de reine. Pénélope, de même que la belle du bistro, qui, malgré les déceptions de la vie et des rêves d'évasion réprimés, ont choisi de rester fidèles.

La vieille compagne de bonhomme qui lui témoigne un dévouement sans faille, si exigeant soit-il, et même si alors qu'il va mourir, elle se remémore qu'il n'a pas toujours été fidèle.

Cendrillon qui, avant de partir à la chasse aux papillons, filait sa quenouille. Et qui, quittant sa cage, savoure un jeune et tendre amour.

Et la Jeanne qui, bien que pauvre et peu choyée par la vie, est un monument de compassion et de générosité. Et tant d'autres que j'ai tenté de vous présenter avec toute la tendresse et l'affection qu'elles m'ont inspirées. Tant d'autres que j'ai aimées tout entières et telles qu'elles sont: la maîtresse d'école, Margoton, Mélanie, la femme d'Hector, la première fille, etc.

Dans «Embrasse-les tous» j'ai revendiqué pour la femme le droit d'être libre et maîtresse de ses actes. J'ai osé à quelques reprises suggérer que sous la cornette de la bonne soeur, il y avait une vraie femme, avec des émotions et même des envies. Et de la même façon que chaque fille de joie était d'abord un être humain à part entière. Je me suis fait bien des ennemis en plaidant l'indulgence pour les tondues de la libération.

Enfin, relisez «La non demande en mariage», cet hommage que j'ai voulu rendre à la femme de ma vie, après déjà 20 ans de cheminement. Avant même le mouvement de libération de la femme, j'y prône la liberté et l'autonomie pour une partenaire perçue dans son individualité et surtout pas définie par les tâches ménagères.

Également pour ma compagne, «Saturne» est une déclaration d'amour et d'admiration à une femme de près de 50 ans. Ce qui me semble assez rare dans l'histoire de la poésie.

Mais assez plaidé. Votre question: 95%, d'où m'est venu l'idée? Comme pour beaucoup de textes, le point de départ est souvent tout à fait banal: une expression entendue par hasard, un titre de journal, un sondage dans un magazine. Mais, plus important, la volonté d'exprimer une idée chère. Pas tellement, vous l'aurez compris, pour blâmer cette pauvre femme qui se laisse manger le plaisir sur le dos sans même le laisser voir, mais pour fustiger (et peut-être sensibiliser) ce coq imbécile et prétentieux qui se croit un amant extraordinaire.

Donc cette chanson, je voudrais le croire, loin d'être misogyne, a pu réconforter plus d'une romantique résignée et, est-ce possible, troubler quelques maladroits inconscients. Par contre j'aime à penser que le pourcentage mis de l'avant est caricatural et nettement exagéré.

Tonton Georges

(1) La femme dans l'oeuvre de Georges Brassens, Paul Ghezi, Presses universitaires de Bordeaux, 1991.
         
         

Georges Brassens

      Chère Isabelle, prise deux.

Votre question était bien spécifique et j'avoue que si je me rappelais que le point d'origine de cette chanson avait été un sondage mentionné dans un quotidien, je me suis creusé la tête depuis pour tenter d'être plus précis.

Mais je dois admettre qu'en prenant ma retraite, j'ai liquidé mes archives et surtout j'ai permis à ma pauvre mémoire de décompresser un peu, après l'avoir tellement sollicitée pendant si longtemps.

Un ami, Loïc Rochard, qui connaît mon oeuvre mieux que moi-même et a même publié un ouvrage (1) analytique sur le vocabulaire et les expressions qui émaillent mes textes, m'a soufflé la réponse.

J'ai toujours apprécié Paul Léautaud. En 1951, dans un entretien radiophonique, il mentionnait: «On a fait une statistique sur la façon dont les femmes apprécient l'amour. Il y en a 95%, d'après les statistiques médicales, pour qui c'est une corvée sans nom.»

Ces émissions ayant été retranscrites intégralement dans un ouvrage publié chez Gallimard, un quotidien, avide de titres à sensations, signala le livre et le sondage en mettant l'emphase sur ce pourcentage déconcertant.

Voilà comment, parfois, naît une chanson.

Je voudrais vous informer par ailleurs, chère Isabelle, que ma vieille amie Püppchen, Ma fidèle compagne pendant 35 ans, et que je prenais à témoin de ma non-misogynie, est récemment venue me rejoindre dans ma retraite. Plus exactement le 19 décembre 1999. Elle avait 88 ans.

Tonton Georges

(1) Brassens orfèvre des mots, Loïc Rochard, Arthemus.