21e siècle
       
       
         
         

Marie-Claire Laberge

      À vous, le chanteur, le parolier et le compositeur perfectionniste d'oeuvres empreintes de verve et de non-conformisme, et teintées de littérature poétique, à vous, le provocateur, issu de milieu ouvrier, d'une mère très pieuse mai, entichée de musique et de chansons et d'un père anticlérical et anarchiste, qui vous ont légué leurs convictions et leurs ardeurs, malgré leurs différences.

À cause de la guerre, le STO vous amène en Allemagne où vous composez beaucoup de chansons et de poèmes et écrivez un roman anarchiste, La lune écoute aux portes. Que de poésie dans ce simple intitulé. En 1942, réfugié et caché chez Jeanne et son époux, vous produisez, à compte d'auteur, À la venvole, un livre de poésies. Et Reggiani, lui, votre contemporain, interprète Monsieur le Président, un très beau texte, condamnant et refusant la guerre. Par la suite, vous collaborez à un journal anarchiste.

Puis, Patachou vous découvre, vous adopte, vous, le poète, dont la musique, noble de sobriété, ne noie pas vos paroles sous l'effet des sons d'instruments trop lourds, laissant toute la place à l'expression très claire de vos thèmes à vous, le poète populaire du quotidien, qui aviez conscience de messages impérieux à livrer.

Votre anticonformisme, vous l'avez exprimé dans La mauvaise réputation, Le gorille, Je suis un voyou.

Votre amitié avec Ferré, poétique, tendre, amer et anarchiste, avec Devos, comique et absurde par ses calembours pleins de non-sens, avec Aznavour, réaliste et poétique, avec Brel, poétique, passionné et satirique, cette amitié, vous l'avez glorifiée avec Jeanne, Chanson pour l'Auvergnat, Les copains d'abord.

Votre amour pour Joha, pour qui vous avez rédigé La non-demande en mariage, renonçant au quotidien vécu, ensemble, de peur d'y laisser votre bonheur mutuel, cet amour, vous l'avez avoué par Je me suis fait tout petit, La première fille et Rien à jeter.

Votre anarchisme, vous l'avez manifesté par votre évasion du STO et par vos écrits contestataires dénonçant les contraintes faites à l'individu. Et la mort, vous l'avez matérialisée dans Le testament et Pauvre Martin. Et elle vous attendait, après des années de douleurs inhérentes à des calculs rénaux, oh! combien intolérables, qui rendaient si pénibles vos prestations sur scène. Si seulement vous étiez n, quelques décennies plus tard, la lithotripsie vous aurait débarrassé de ce supplice, et sans intervention invasive.

De plus, vos convalescences obligées vous cantonnaient à la campagne, vous qui viviez de l'animation bruyante des villes. Et, à 60 ans, le cancer généralisé vous emporte: l'homme à la pipe casse sa pipe, un gros titre, à la une! Que n'eussiez-vous eu la longévité de Trenet!

Supplique pour être enterré sur la plage de Sète, malgré ce message transmis en chanson, vous ne prendrez pas place à Pou mais au cimetière intérieur du Py, celui des pauvres, surnommé aussi «7e remassis».

Des années ont passé, 23 ans en fait, et votre souvenir ne s'est pas effacé. Tant de gens continuant à vous aimer. Vous auriez 83 ans, maintenant. Que penseriez-vous du XXIe siècle, vous qui vous identifiez comme moyen-âgeux?

Paule Banville

 

       

 

       

Georges Brassens

      Bonjour madame Banville,

Ma chère maman, chrétienne charitable, m'a parfois fait remarquer qu'une critique, très souvent, n'apprend que très peu à nos interlocuteurs sur le sujet critiqué mais révèle toujours le caractère, le tempérament de celui qui critique. Et possiblement son esprit négatif, voire acariâtre.

Si, dans un cercle d'amis restreint, j'ai une propension à disserter sur tout les problèmes de l'humanité, je me suis toujours abstenu d'étaler mes petits avis personnels sur une tribune publique. Et je me suis même toujours étonné que, sous prétexte que j'ai livré des chansons qui ont su faire plaisir et même, semble t-il, faire réfléchir, on me demande à moi mon avis sur les préoccupations de la société, les grands dossiers de l'actualité.

Et à ce titre, si le panégyrique dont vous m'honorez est assez conforme, à quelques nuances près, je dois pourtant rectifier en répétant qu'à aucun moment je n'ai envisagé de «livrer un message». À chaque fois qu'on me parle de message, je vois le type qui s'installe devant sa feuille blanche et qui se dit: «Maintenant, du haut de ma supériorité, je vais livrer au peuple haletant un avis crucial et, magnanime, lui indiquer la marche à suivre». C'est évidemment à mille lieux de ma démarche. Ma seule ambition était de «fabriquer» des chansons de qualité, agréables et intéressantes.

Évidemment, lorsqu'on crée quelque chose, on y met ses idées et sa morale, mais ce n'est pas le but premier. Si l'on prétend écrire dix chansons chaque année, on va forcément être amené à traiter tous les grands thèmes essentiels. Et comme je pense ne pas être trop crétin de nature, il est possible que les idées que j'ai mises de l'avant semblent valables pour certains.

Le XXIe siècle? Assurément le sujet est vaste, justifierait plusieurs tomes et peut difficilement se résumer à quelques commentaires. Si ce n'est précisément que notre époque se caractérise par le fait que, dans tous les secteurs d'activités humaines, l'éventail d'appréciation couvre une amplitude jamais atteinte à d'autres époques. Dans tous les domaines, la fourchette s'étend d'un degré exceptionnel de qualité à un niveau étonnant de médiocrité. Et il me semble, (mais c'est mon avis personnel, je pourrais me tromper) que contrairement au schéma constant de l'histoire des civilisations, un apogée remarquable côtoie maintenant une décadence navrante. Et si je peux me permettre, ce qui m'inquiète, c'est surtout que cette médiocrité ne me semble que rarement dénoncée avec la vigueur qui s'imposerait et serait plutôt généralement glorifiée.

Mais tout ça mériterait d'être nuancée, développé. En gardant bien sûr à l'esprit que si le progrès est salutaire, c'est entendu, il faut se méfier du réflexe qui nous fait croire qu'il est toujours joli le temps passé.

Un passéiste optimiste,
Brassens