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Meggan 
écrit à

Emma Bovary


Votre mari


   

Bonjour, bonsoir à vous,

Sachez que nous avons étudié votre histoire en cours de français et que les avis sur celle-ci se sont partagés entre «quelle "tepue" cette Bovary, pauvre Charles!» et «non mais arrêtez, vous voudriez franchement de Charles comme mari? Moi à sa place j'aurais pris plus de deux amants!»

Ceci m'entraîne à venir vous demander pourquoi, au lieu de chercher bonheur ailleurs, vous n’avez pas regardé juste à côté de vous. Je pense que vous y auriez remarqué un mari bon, attachant, dévoué, un peu maladroit, certes; ce ne fut pas un aventurier, mais lui au moins ne vous a pas séduite pour vos jolies petites fesses comme ce bon vieux Rodolphe! Je suis même certaine qu'il se serait battu pour vous sortir de vos dettes: il a bien pardonné votre aventure avec Rodolphe après votre mort! Pourquoi avoir mis fin à vos jours quand vous sembliez enfin avoir compris que la vie ne pouvait pas être comme un roman?

Honnêtement, vous êtes un personnage bien complexe, grande figure de la littérature française et vous méritez bien ce titre. Cependant, avec tous ces rôles que vous avez joué: la Parisienne, la femme amoureuse, la séductrice, l'épouse dévouée, la future mère, l'amante et j'en passe, il ne ressort qu'une chose: vous n’avez pas de personnalité! Et je vous avoue que c'est bien regrettable que le lecteur ne voie jamais la vraie Emma, celle qui se cache derrière toutes ces parodies d'héroïnes de romans, et c'est fort regrettable!


Meggan


Mademoiselle, monsieur peut-être? car je n'ai pas l'honneur de reconnaître votre prénom, aussi vous pardonnerez cette liberté que la délicatesse m'impose,

Mademoiselle, ou monsieur, donc, vous excuserez aisément le délai que je mis à répondre à votre étrange missive lorsque vous aurez considéré que je n'y comprends un traître mot. Je ne saisis point votre vocabulaire, sur lequel vous aurez la gentillesse de m'éclairer; car faute d'être bien savante, d'autres le sont autour de moi; et malgré tous les ouvrages que je consultai, je n'ai pu trouver le terme «tepue», ni saisir si c'était là une habitude de votre siècle d'évoquer les parties personnelles d'une anatomie qu'il est encore impudique de dévoiler -si c'est là une expression dont je ne saisis point le sens, vous aurez l'amabilité de vous montrer indulgente envers une ignorance dont je ne pourrai me défaire que si l'on veut bien m'y aider.

J'ai bien du mal à saisir encore le sens des remarques dont vous m'assommez, parfois parfaitement rocambolesques (pourquoi donc s'obstiner à me parler de romans, de littérature?); et vous comprendrez bien que, si je peux évoquer devant monsieur Homais ou certain petit clerc des termes dont j'ignore le sens, il me paraît difficile de leur demander la traduction d'expressions qui ne me paraissent pas répondre à la politesse la plus élémentaire. Certes, lorsque j'ai voulu sortir de ma torpeur provinciale en écrivant aux Français du futur, je m'attendais bien à quelques surprises et à de grandes découvertes, mais il est certain que je n'imaginais pas que l'on pût s'adresser à moi de façon si peu cérémonieuse. Aussi, vous aurez la bonté de m'éclairer sur le sens de votre question; ayez la gentillesse de me parler de choses que je puis comprendre, et qui ont un sens (pourquoi enfin me parler de la fin de mes jours, alors que vous aurez l'obligeance de considérer que, puisque j'ai l'honneur de vous répondre, ils n'ont point encore vu leur terme?); dans le cas contraire, et si les convenances m'obligent d'abord à m'adresser à vous de la sorte; dans le cas enfin où ce que j'ai pu saisir serait en effet si peu conforme à la décence, merci de ne plus vous adresser à moi, qui ne compte pas partager mon temps avec le futur pour n'y trouver que lisier et que boue.


Emma B.

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