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Chère et honorée Madame,
C'est tout rougissant
que je viens vous formuler ma requête. Elle vous paraîtra peut-être
incongrue et pourtant mon cœur me dit que vous êtes la personne la plus à
même de me conseiller. Voici: j'ai pour prénom Boris et je suis un
jeune écrivain que vous ne connaissez pas car je suis arrivé cent ans
après vous. J'ai publié un premier roman et une prestigieuse maison
d'édition, que vous ne pouvez pas connaître encore, m'a proposé d'en
écrire un second et de le faire concourir à un prix littéraire réservé à
de jeunes auteurs.
Immédiatement m'est alors venue l'idée...
d'un roman d'amour (ne vous moquez pas de moi, Madame, je vous prie!)!
Je rêve d'écrire un roman d'amour tragique dont l'héroïne -que le héros
serait incapable de guérir en dépit de ses sentiments et de sa santé
même- dont l'héroïne, écrivais-je, serait atteinte d'un nénuphar dans
les poumons. Mais, après tout ce qui a déjà été écrit cent fois et
beaucoup mieux que par moi, je ne puis m'empêcher de me demander si mon
idée est pertinente. Auriez-vous la bonté de bien vouloir me donner
votre avis, en toute objectivité, bien entendu?
En attendant une réponse, même négative, de votre part, je vous baise la main, Madame.
Boris Vian
Monsieur,
Que votre lettre est étrange! Depuis que Justin me l'a
apportée, je n'ai fait que la lire et la relire, tout émue et troublée
que j'étais de votre demande.
D'abord, savez-vous, cher monsieur:
depuis que je corresponds avec des gens qui n'étaient pas même encore
nés au moment où je serai plus de ce monde, grâce à cette magie de la
machine de Dialogus, c'est la première fois! entendez-vous, oui, la
première fois que je réalise à quel point cet échange est fascinant et
merveilleux. Bien sûr, je ne comprends pas toujours les termes
qu'emploient mes correspondants; sans doute qu'ils me parlent là de
quelque nouvelle invention dont les aïeux des futurs savants n'ont pas
encore eu l'intuition; mais à vous lire, à découvrir l'existence d'un
roman qui n'a pas été écrit, et qui sera publié par une maison d'édition
dont le fondateur est peut-être encore dans les langes de sa nourrice,
mon Dieu! monsieur, quel choc! dans quel abîme de réflexions ne me
suis-je pas plongée! C'est bien facile, pour vous, qui connaissez tout
le passé, de pouvoir replacer les gens dans leur époque, et de les
imaginer dans leurs maisons, leurs vêtements, leurs voitures... mais
comment, moi, puis-je vous imaginer? Portez-vous un pantalon, des
chausses, ou une longue robe comme les Turcomans? Vous promenez-vous à
cheval, à dos de chameau, dans une litière comme nos rois fainéants, ou
dans une de ces machines de fer dont vos contemporains m'ont soufflé
l'idée, en m'avouant qu'elles n'étaient pas même traînées par des
chevaux? Volez-vous, comme on m'a dit qu'il était possible de le faire à
votre époque? Ou vous déplacez-vous dans une autre machine encore dont
je n'ai point l'idée? Et ai-je seulement enfin le droit même d'imaginer
quel est votre futur, puisque jamais je n'y serai? Comment donc
connaissez-vous mon existence, et qu'est-ce qui fait que c'est à moi que
vous écrivez pour vous donner conseil?
Voilà, monsieur, les
affres dans lesquels vous m'avez plongée, et qui me torturent jusqu'à la
nuit lorsque je tente de répondre à votre lettre... que de brouillons
n'ai-je pas jetés au feu! que de fois ma plume, figée au-dessus du
papier, n'a-t-elle pas cru que l'encre sècherait avant d'avoir tracé les
lettres! que de fois, auprès de l'âtre, ma main ne s'est-elle pas
engourdie de froid alors que je rêvassais à votre demande et que j'avais
entrepris de vous répondre alors que je ne savais pas un mot de ce que
j'allais pouvoir vous dire!
Cependant, monsieur, cependant je
sens que vous avez raison: mon cœur, comme vous dites, et à l'unisson du
vôtre, sait que, par delà les siècles, nous sommes faits pour nous
entendre. Je le sais, j'en suis sûre, je le veux ainsi, et je vais
tâcher de libérer mon âme. J'ignore pourquoi vous vous adressez à moi,
mais puisque vous le fîtes, vous méritez réponse.
Vous êtes
écrivain, dites-vous. Eh! jeune homme, vous doutez donc bien de vous! On
vous offre des ponts d'or, on vous réclame un roman, et voilà que vous
hésitez! Vous hésitez parce que vous désirez écrire un roman d'amour, et
c'est de cela dont vous doutez? cela ne serait pas assez sérieux pour
vos éditeurs? Allons donc! À qui voulez-vous donc plaire, mon cher? Aux
fiers barbons lents et poussiéreux qui compteront leur or sur les pages
de vos livres, ou aux mains tremblantes d'émoi, aux jeunes mains, aux
vieilles mains, qui tiendront votre volume la nuit, le jour, sous la
couverture ou sous le soleil, à l'orée du bois, à qui vous donnerez une
vie, une âme, une passion du moins? Pour qui écrivez-vous? Pour vous?
Pour l'or? Ou pour les jeunes filles qui se cacheront rougissantes,
émues, éplorées, frissonnantes, s'enfuyant avec Angélique, embrassant
avec Clara, cavalcadant avec Emilie, souffrant avec Rosamonde et
dévorant leur passion avec Juliette, Hélène, Sarah et toutes les
populations de jeunes personnes échevelées et libres des romans d'amour?
Réfléchissez,
monsieur: un roman d'amour, c'est une porte dérobée sur la vie, sur la
douleur et la souffrance, mais aussi sur les transports et les liesses
que les femmes de notre temps ne peuvent point connaître. C'est la
liberté, la chevauchée, la forêt sauvage, le vent, la tempête, l'océan!
dans une vie de flaques et de jardinets, de feux d'office et de
tabliers. C'est la vision de l'amour qui renverse les sens, pour pouvoir
supporter une vie à côté d'un mari qui vous demande de tirer le soir
ses bottes crottées de la journée. C'est se préoccuper à chaque instant
de la plus belle façon de vivre l'amour, pour oublier qu'on va passer sa
vie à compter les épingles pour pouvoir acheter du beurre. C'est
chevaucher dans le vent, votre chevelure détachée vous fouettant le
visage, galopant vers l'amour, alors que vous devez surveiller le rôt
qui cuit au four! c'est folâtrer gaiement avec l'aimé, caressant ses
doux traits, murmurant des tendresses pour ne pas penser que vous avez
six marmots à nourrir et qui pleurent en attendant la bouillie! c'est
mourir d'amour dans des yeux adorés pour fuir les additions du
fournisseur qui vous assomme de sa rapacité mesquine! c'est se repaître
des tressaillements du cœur et de la folie des sens pour ne pas savoir
que vous vous coucherez toujours, de l'aube au soir de votre vie, à côté
du même ronfleur à l'aise qui se tourne au lit sans vous voir! c'est
vivre enfin, c'est vivre avec un autre, dans un autre, pour un autre, ne
plus vivre pour soi, oublier qu'on existe, simplement pour sentir le
souffle de l'autre sur son âme, pour ne plus sentir l'odeur rance du
foyer, toujours le même, où vous pourrirez toute votre vie derrière des
meubles jaunes et poussiéreux! Monsieur, mon cher monsieur, mon cher
écrivain; laissez là vos doutes et vos timidités de jeune fille, et
sauvez les femmes! Écrivez des romans! parlez-nous d'amour, de passion,
de vie, de quelque chose enfin qui fasse espérer que derrière le carreau
sale de buée et d'ennui il y ait des cœurs qui battent encore... oh!
monsieur, que votre travail est doux, qu'il est tendre, qu'il est vrai!
il est la vie même, en vérité, et la poésie des romans, le sang qui bat
dans l'amour, est bien la seule chose qui vaille d'être.
Je ne
sais si j'aurais le droit de lire quelques pages de vous, cher monsieur,
qui ne sont pas encore écrites; mais peut-être que votre bienveillance
m'autoriserait à rêver que je puisse parcourir une poignée de lignes
enchantées de ce mystérieux nénuphar qui fait souffrir votre héroïne...
est-ce la fleur de l'amour, qui pousse en son cœur? est-ce quelque
mauvaise herbe de la jalousie qui croît pour la faire souffrir jusqu'à
la mort? ou évoquez-vous quelque vilaine misère humaine qui va dévorer
l'amoureuse pour l'empêcher de vivre le bonheur? Ah, monsieur, je brûle!
je me languis de vous lire, car vous m'avez plongée dans de tels
tourments de l'âme, évoquant ma jeunesse au couvent à me cacher des
bonnes sœurs pour dévorer des histoires parlant de lointains, de
secrets, de feux de l'âme et de tendresse... Oh, monsieur! ne m'oubliez
pas! Vous qui avez eu la bonté de me demander conseil, ayez celle de ne
me point laisser; et souvenez-vous de celle qui espère tant de vous,
sans vous connaître même... j'attends, mon cher, j'attends et je
brûle... ne me décevez pas!
Impatiemment,
Emma B.
Madame,
Quel plaisir de recevoir votre lettre enthousiaste!
Si j'ai pu, quelques instants, illuminer votre visage d'un sourire, il
me semble que j'aurai commis au moins une belle chose dans ma vie!
J'espère que vous voudrez pardonner le temps que je mets à vous
répondre. Mes activités professionnelles et personnelles m'imposent,
hélas, un temps de loisir fort réduit!
Je vous ai connue enfant,
en puisant librement dans la bibliothèque de mon père. Un grand
écrivain de votre époque, monsieur Flaubert, a pensé que votre destinée
et vos déceptions étaient communes à bien des femmes; il s'est penché
sur votre histoire et a tâché de la transcrire d'une manière étonnante:
il a tenté de placer votre âme dans la sienne, d'expliquer vos
tourments, sans les juger, ni en bien ni en mal. Je ne vous cacherai pas
qu'il en a payé le prix fort car il a été condamné pour outrage aux
mœurs. Il en a cependant conservé une gloire durable et vous aussi,
puisqu'à mon époque, chaque collégien a lu ce fameux roman.
Je
vais tâcher de satisfaire votre curiosité sur la vie que peuvent mener
des hommes longtemps après vous. Je dois tout d'abord vous préciser que
nous sortons tout juste d'une guerre épouvantable, que, fort
heureusement, votre petite Berthe ni ses petits-enfants ne connaîtront
pas, qui nous a laissés exsangues et a bouleversé les mœurs du monde
entier. Ainsi, figurez-vous que les robes des dames et des demoiselles
leur arrivent à présent au-dessus du genou car nous n'avons pas assez de
tissu pour vêtir correctement tout le monde! Et comme c'est plus joli
et plus pratique pour travailler, car les femmes ont prouvé qu'elles
pouvaient remplacer les hommes dans bien des tâches, les choses
devraient demeurer ainsi. Les hommes portent toujours des pantalons; il
est incorrect de sortir sans chapeau et les chaussures de cuir, même si
elles représentent un luxe, refont leur apparition: nous portions
pendant la guerre des semelles de bois. Effectivement, j'éprouve un
grand intérêt pour les fameuses machines de fer dont vous me parlez.
Cependant, pour en conduire une, il faut passer, homme ou femme, un
examen. Mes finances ne me le permettent pas, car ce fameux «permis de
conduire» impliquerait également que je fasse l'acquisition d'une de ces
machines! J'ai bon espoir de réaliser ce souhait l'année prochaine au
mieux... Que vous dire de plus? Mon métier, ingénieur, ne m'intéresse
guère. Je suis beaucoup plus intéressé par la musique, que je pratique
depuis dix ans, ainsi que par la littérature. Mais il faut bien nourrir
ma famille... Mon fils Patrick est né pendant la guerre et la nourriture
était très difficile à trouver... Je ne vous cache pas que je rêve de
quitter cet emploi au plus vite et vivre enfin de ma plume. En
attendant, j'effectue de nombreux travaux de traduction à l'aide de ma
femme, Michelle, qui maîtrise parfaitement la langue anglaise, et me l'a
enseignée. Ensemble, nous tâchons de faire connaître la littérature
américaine de notre époque et avec un grand plaisir. Ces terribles
années de guerre semblent avoir rendu les gens plus joyeux, heureux de
vivre: il n'est pas rare que nous sortions danser, jouer et écouter de
la musique tous les soirs!
Vos encouragements m'ont beaucoup
touché. Il me semble cependant que je n'écris pour aucun public, si ce
n'est pour moi-même. À dire le vrai, je cherche à écrire ce que j'aurais
aimé lire, ce que le public n'a encore jamais lu. L'un de mes maîtres
en littérature, qui travaille dans cette fameuse maison d'édition,
trouve mes débuts prometteurs. À écrire ainsi, selon mon souhait, je
risque de n'être apprécié que de mes pairs et pas forcément du public,
qui met un temps fort long avant d'accepter ce qui sort de ses lectures
ordinaires, mais j'assume ce risque. Je ne pense pas écrire pour
permettre de fuir le quotidien (encore que...), mais surtout pour
surprendre.
La fleur qui dévore les poumons de Chloé détruit
toute forme de vie sur son passage: celle de Chloé, celles des fleurs
disposées autour d'elle au cours de sa maladie, mais aussi le bonheur et
la joie de vivre. Enfant, j'étais le voisin d'un botaniste célèbre de
mon époque, et j'espère ne pas vous faire rougir en vous apprenant que
le nénuphar était déjà utilisé dans l'Égypte ancienne pour faire
disparaître le désir. Dans mon roman, elle poursuit sa croissance après
la mort de l'héroïne. Au fur et à mesure qu'elle se développe, l'univers
tout entier rétrécit, la lumière disparaît et l'atmosphère se fait
angoissante... Il me semble, j'en suis persuadé, que vous seriez une
lectrice attentive, et pourtant de nombreuses années nous séparent, le
langage et les mœurs ont beaucoup changé et je dois vous prévenir que la
lecture d'une partie de mon roman risque de vous choquer... Aussi, ne
puis-je que vous encourager à réfléchir: accepteriez-vous de lire une
petite partie de «L'Écume des jours»? Il me semble que j'en serais si
heureux, et je serai le plus attentif à vos critiques.
En vous laissant matière à réflexion, je vous
remercie de m'avoir accordé votre attention et vous baise les
mains,
Boris Vian
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