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Frédérique
écrit à

Emma Bovary


Une femme complexe


   

Salutations ma chère Bovary,

Je suis ravie de pouvoir enfin m'adresser à vous que j'admire.

En lisant votre histoire je me suis posée énormément de questions. Je me demandais «Pourquoi Charles?» Rodolphe était tellement plus viril, Léon tellement plus fin. «Pourquoi tant de vanité matérielle?», vous qui me sembliez tellement plus belle, et sage, dans votre ferme des Bertaux. «Quel étrange amour pour Dieu!», vous qui le preniez presque pour un amant.

Plus j'étudiais votre histoire, plus j'y trouvais d'incohérences et plus votre personnalité se complexifiait à mes yeux. Soyons clairs, je vous admire. Alors, éclairez-moi, Emma.

D'où vient en vous cette volonté de toujours aller plus haut? De toujours tout pousser à l'excès? Vous êtes déterminée à toujours réussir, mais en vain. Pourquoi? Comment expliquez-vous cette puissance, cette force presque insoutenable qui monte en vous, et vous pousse à réaliser les plus braves péripéties?

Portée par l'amour vous vous élancez, tête nue, vers la résidence de Rodolphe. Vous assumez pleinement de vous séparer de votre fille, Berthe, pour vous enfuir avec lui. Et Léon! Léon, que vous effrayez presque par votre volupté, par votre souplesse et par vos charmes.

Comment faites-vous pour laisser émaner tant de désir autour de vous pour finalement finir seule, ou du moins avec Charles, si vous me permettez de le qualifier d'insignifiant comparé à votre complexité et à votre frénésie.

Éclairez mon chemin embué, chère Emma, je souhaite décrypter cette flamme qui vous anime. D'où vient-elle?

Patiemment,

Frédérique


Mon Dieu! J'ai honte, Madame, j'ai bien honte d'avoir laissé passer autant d'heures, autant de jours, autant de nuits à me creuser l'âme, à tourner votre missive dans mes mains froissées, à lire et relire votre lettre qui m'a fait tant de mal et tant de bien! Savez-vous que, d'abord, je ne l'ai point comprise? Je n'entendais rien à ce que je lisais comme un délire romanesque.  Et puis... et puis... mon Dieu! mais il s'agit bien de moi! C'est de moi dont on parle! Je suis donc une héroïne, une véritable héroïne de roman!

Je ne sais pas, je ne veux pas savoir comment vous pouvez connaître tous ces détails de ma vie. L'embarras et l'humiliation m'ont rongée. Voir ainsi les secrets les mieux gardés étalés au grand jour! Je suis bien aise que notre correspondance ne regarde que nous; et puis quoi! après tout, personne ne me connaît plus, en votre siècle, et mes fautes ne peuvent plus témoigner contre personne ou ternir une réputation. Dieu me garde tout de même de relire pareil camouflet! J'ai été plongée dans un tel état d'abattement que Charles lui-même s'en est inquiété.

Dans la noirceur de mon âme, j'ai relue, j'ai relu votre lettre jusqu'à ce qu'elle m'apparût comme détachée de moi. C'est alors que j'ai pu m'intéresser à l'histoire que vous me racontiez. C'est vrai! c'est vrai! Une flamme m'anime, et dévore mon souffle au plus profond de moi! Cette flamme est haute et violente, et elle touche ceux que je viens à toucher! Sans que j'y prenne garde, elle me brûle, et réduit en cendres ma pauvre existence, qui court comme un cheval au manège, hors d'haleine, le mors aux babines, haletant de désir et d'épuisement, crinière emmêlée dans cette course en rond qui ne s'arrêtera qu'à l'abandon du coureur.
 
D'où vient ce brasier? Qui a allumé cette flamme? Je l'ignore; je crois que je l'ai toujours attendue. Mon père pourtant m'a élevée comme une enfant de riches; j'ai été au couvent; j'ai étudié la musique et les bonnes manières... ah! la musique! Peut-être est-ce de là que vient la déraison de mon âme. Il n'est pas raisonnable de laisser les jeunes filles écouter de la musique. Elles ne devraient pas non plus lire de romans. Quoi! voir que la vie existe, qu'elle est là, à portée de pages; que des marins prennent la mer; que des jeunes gens traversent des continents; que des négresses parlent à leurs perroquets sous des frondaisons parfumées; que des guerriers enlèvent des jeunes filles à leurs parents; que l'amour existe, enfin!

L'amour! l'amour! Le voilà l'ennemi, la voilà, la cause de mon égarement: on m'a fait croire que l'amour existait. Passion, tendresse, désir, chair et âme: tout cela, Madame, n'est que littérature. Il n'y a de vie que dans les romans: voici pourquoi il n'en faut jamais lire, ou il en faut lire toujours.

Votre Emma



Emma, ma chère Emma,

Dans l'impatience que vous répondiez à ma première lettre, à la vue du coursier mon cœur s'est emballé.

Votre vie, Madame, votre vie est bien un mystère encore pour ma pauvre existence! Et de ce mystère j'aimerais bien en connaître les détails! Madame, Madame Bovary permettez moi de vous lire comme un livre ouvert. Je suis bien consciente que cela n'est pas permis aux femmes de votre rang, d'ouvrir à une simple inconnue son cœur et de lui permettre de comprendre la complexité de votre âme; mais s'il vous plaît! Jamais rien ne m'aura tant perturbée que de vouloir à tout prix vous comprendre.

Cette flamme dont nous parlions précédemment Madame, me semble encore plus vive à la lecture de votre lettre. Il me semble que chez vous tout s'enflamme, que votre cœur et votre âme s'empourprent et vous brûlent! Mais, si vous me le permettez, puis-je émettre une objection? Pensez-vous certainement que cette flamme réduit en cendres votre pauvre existence?

Oh Madame! Permettez-moi encore de vous le dire: je vous admire. Comment cette flamme qui me paraît si complexe, si vive, si rayonnante pourrait participer à la destruction de vous-même? Oh je pense à une flamme qui serait d'elle-même, vous-même. Mon langage se complexifie et j'aimerais vous éclairer sur ma pensée. Je dois vous avouer que la première fois où votre nom et quelques bribes de votre histoire sont montés à mes oreilles, je ne savais que dire, que penser. Vous m'apparaissiez d'abord comme une femme «comme on en voit davantage», une femme de toutes les provinces aux problèmes communs. Mais cette première conception que j'avais de votre personnalité a très vite été dépassée. En effet Madame, comme par révélation divine, quelque chose pour moi a fait éclore l'idée que vous ne pouviez, en aucun cas, appartenir au monde des banalités. Et permettez-moi de penser que c'est cette flamme qui vous anime qui en est la cause.

Ce brasier qui brûle en vous, vous rend merveilleuse, Emma.

Et l'amour? L'amour! L'Amour, Madame Emma! L'amour... mais que dire de l'Amour? Laissez-moi croire qu'un jour Il viendra, qu'Il m'emmènera et laissez-vous porter sur ces mots là! De votre histoire je puis bien croire que l'Amour vous apparaisse comme désenchantant, que les souillures du mariage et les désillusions de l'adultère viennent à vous spontanément quand il s'agit d'Amour. Mais je me permettrais de m'adresser à vous par la plus grande franchise Madame, et j'espère que vous ne m'en tiendrez pas rigueur.

Connaissez-vous le proverbe italien qui dit «L'amour donne l'esprit aux femmes et le retire aux hommes»? Eh bien sachez que pour moi, il résume parfaitement la situation d'une femme et d'un homme, quand les deux partis sont épris l'un de l'autre. Et Madame savez-vous ce que je pense sincèrement? L'amour a d'abord été donné aux femmes pour qu'elles contrôlent les hommes.

Emma, ma chère Emma, ne croyez pas que les plaisirs du cœur et de la chair doivent être relégués du côté du Mal, du désespoir, du monde grivois. Les plaisirs du cœur et de la chair sont au contraire des armes suprêmes, des sommets de l'idée et de grands vols d'aigle qui recouvrent une infinité d'actions.

Vous n'êtes pas faible, ma chère Emma. Vous êtes la reine qui maîtrise, ordonne, décide, fait appliquer ses désirs. La littérature vous a peut-être tourmentée, mais permettez-moi d'objecter qu'elle a fait de vous une femme du plus haut rang intellectuel, encore méconnue de son voisinage.

Patiemment,

Votre Frédérique


Ma chère,

Je ne sais que vous répondre. Que voilà une étrange lettre! Vous me voyez fort flattée, bien entendu, de vos aimables remarques; mais j'ai peur que vous vous fourvoyiez, hélas! Vous faites de moi le portrait d'une passionaria, me semble-t-il! Je suis bien éloignée, croyez-le, de tout cela. J'ai l'impression de lire mes rêves de jeunesse; toutes les jeunes filles rêvent cela. Toutes? Je l'ignore; il est vrai que parmi mes jeunes camarades de couvent il en était qui n'aimaient pas imaginer d'autre existence que celle, bien rangée, bien propre, bien obéissante, de l'épouse provinciale à la réputation pure, se tenant au salon et régnant sur son monde. Non! Je n'y crois pas! je sais qu'elles rêvaient, au fond, comme mes amies, avec lesquelles en secret, la nuit au dortoir, nous nous cachions sous les draps -il faisait si froid!- derrière les paillasses pour imaginer notre époux. Nous étions les épouses de corsaires fendant les eaux, princesses négresses ou peaux-rouges commandant des tribus, chassant les bêtes fauves, ornant nos parures des plumes multicolores de la jongle!

Ah! qu'il est loin ce temps, ce doux temps où il était permis de croire que l'amour allait faire battre nos cœurs et enchanter notre âme! Mais mon cœur a plus battu lors de ces nuits volées que dans les désillusions de la chair.

E. B.

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