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Madame,
Je tiens à vous dire d'abord ceci: j’ai lu une bonne dizaine
de fois, avec intérêt, le livre qui vous est consacré. Je m'y suis retrouvée:
d’une nature romanesque, j’ai longtemps rêvé d'amours passionnées. Dans un
premier temps, j’ai vécu avec un homme romantique, épris de poésie, rêvant,
comme moi, de la personne idéale. Au départ, ce fut délicieux, mais très vite,
avec le quotidien, mon compagnon se révéla ennuyeux et peu passionné; il ne
voulait même plus me tenir la main en public; il n'y avait plus rien, même, de
physique entre nous d’ailleurs.
Et puis j'ai connu un autre homme, avec
qui j'ai eu une relation on ne peut plus poétique. Cela ne dura pas, malgré
l'enchantement des débuts: mon nouvel amant était marié, et fini par me mettre
plus bas que terre avant de mettre un terme à notre liaison. Vous voyez, j’ai
vécu à peu près la même chose que vous.
Pourtant, par la suite, j’ai
connu quelqu'un qui me correspond vraiment: je l'ai épousé. Notre amour, à la
fois quotidien et plein de feu, dure depuis trois ans. Comme quoi, la vie
commune et la folle passion ne sont pas incompatibles. Peut-être
rencontrerez-vous aussi un homme pouvant allier les deux... il faut pourtant de
la prudence, être vraiment sûre!
Blandine
Chère madame,
Vous me voyez muette: je ne sais que vous répondre.
J'ignorais tout du futur, et qu'on eût consacré un ouvrage à ma vie pourtant
bien misérable; voilà donc pourquoi tant de gens connaissent tant de choses, et
m'écrivent sur des sujets dont je suis toujours étonnée qu'on pût les aborder
sans se connaître intimement! Voilà pourquoi on me connaît, on me juge, on
évoque tant de sentiments, de liens, de répulsions que je pensais être la seule
à connaître! Mais votre époque est-elle à ce point dénuée de pudeur qu'on
insiste ainsi auprès de moi pour décortiquer mes actions?
Je suis fort
marrie cependant à l'idée que mes correspondants pussent avoir appris des
événements que je ne n'ose me raconter moi-même; mon Dieu! mais que savez-vous
donc? Et pourquoi diable avoir écrit ma vie? Mais peut-être est-ce moi qui,
pétrifiée d'ennui, ai pris la plume pour conter des événements heureux qui
viendront? Peut-être commettrai-je quelque action d'éclat, peut-être mon
existence va-t-elle changer? Ah, ma chère, ne me dites rien; vous m'en apprenez
déjà trop; et je ne puis que me ronger d'impatience en espérant. Je suis ainsi
partagée entre les angoisses les plus terribles et la plus grande liesse; et
vous meublez parfaitement mes longues journées vides à imaginer quel tour pourra
bien prendre ma vie.
Vos encouragements m'ont quant à eux portée aux
nues de la félicité; et je vous souhaite les meilleurs vœux qui puissent
récompenser la généreuse sollicitude dont vous faites preuve à mon égard. Que le
Ciel vous accorde longtemps encore les grâces dont il vous honore, et
pussiez-vous connaître les joies que vous me décrivez jusqu'à ce que, courbée
sous les ans, vous puissiez regarder derrière vous avec attendrissement et vous
dire: «Au moins, j'ai vécu!»
Vôtre,
Emma B.
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