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Romane
écrit à

Emma Bovary


Nos ressemblances


   

Chère Madame Bovary,

Je me présente: je m'appelle Romane et j'ai dix-sept ans. Je vous écris car je tiens à vous dire que je me sens proche de vous. Je trouve que nous avons des points en commun. Tout comme vous, j'adore la lecture, surtout les romans d'amour qui me font rêver. Et pour tout vous dire, je rêve également d'une vie de luxe, mais en fin de compte, quelle demoiselle ou quelle dame n'aspire pas à une vie de princesse?

Vous envoyer cette lettre et pouvoir parler avec vous est un honneur pour moi, Madame.

Veuillez, très chère madame, recevoir mes salutations les plus distinguées,

Romane


Ma chère enfant,

Quel bonheur que de lire votre fraîche missive qui me désennuie tant! Quelle joie de parcourir de mes yeux las autre chose que les bizarreries des jeunes filles de votre temps! On n'est pas sérieux, je sais bien, quand on a dix-sept ans, mais enfin, ma chère petite, vos compatriotes sont décidément bien étranges.

Mais vous aussi, vous l'êtes, ma jeune amie: quel désir donc auriez-vous de me ressembler? C'est très simple, allons! Ayez une éducation de princesse; rêvez bien fort et bien souvent d'amour fou, de folle passion, de voyages échevelés, et d'aventures incroyables; imaginez la mer, imaginez le vent, et laissez-vous porter sur le dos des nuages furieux au-dessus des immenses plaines de l'Amérique; lancez-vous dans les vitesses surhumaines du chemin de fer jusqu'au bout du monde, et
parcourez les continents à la rencontre des peuples nègres, des peuples d'Asie, des peuples de toute la terre enfin; puis rentrez chez votre père; donnez votre main à un monsieur; acceptez plutôt qu'on la donne pour vous, n'ayant guère d'autre choix; partez de la maison de votre mère; tenez la vôtre; montez votre  ménage; souffrez sans rien dire;subissez; acceptez la déception de ce qu'on appelle «les joies de la maternité»; attendez enfin, attendez quelque chose qui illumine votre vie; non pas même; seulement qui change un peu le cours morne des jours qui s'écoulent lentement, comme le mercure dans le tube de verre; espérez pour finir que la mort vous délivre de cette attente sans cesse trompée qui vous use l'âme...

E. B.

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