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Teresa
écrit à

Emma Bovary


Le XXe siècle


   

Qu'aurait fait madame Bovary dans la société du XXe siècle?

Teresa


Mon Dieu! Mais... elle n'en sait rien, puisque vous aurez l'obligeance de souffrir qu'elle n'y vécut point! Vous même, qui connaissez le vingtième siècle, que pensez-vous qu'elle y eût fait?

E. B.


Bon, étant donné qu'elle est une femme d'un caractère assez fort, je pense qu'elle aurait divorcé et commencé une nouvelle vie. Peut-être aurait-elle fait des études et puis elle aurait voyagé autour du monde pour connaître de nouvelles cultures et pour s'enrichir personnellement. Puis, elle se serait établie dans un pays d'Orient et elle aurait fait des négoces avec des pays européens. Elle serait une femme moderne et presque un peu avancée à son époque.


Teresa


Oh! Ma chère, comme vous allez fort! Divorcer! Mais d'une part, cela n'est pas possible aujourd'hui; et si ça l'est dans votre siècle, comment pourrais-je ensuite subvenir à mes propres besoins et à ceux de ma fille? J'ai justement étudié, comme vous le dites, dans un couvent de bonne réputation; et dussé-je mourir de faim, je ne souffrirai pas de me trouver dans l'état de lavandière ou de femme de chambre chez une bourgeoise normande!

L'idée de négoce que vous évoquez en revanche me plaît assez; mais enfin, je ne suis pas un homme, et je ne connais guère de femmes qui fussent assez autoritaires ou respectées pour tenir le rang de négociante au-dessus de celui de poissonnière... Comment négocier, justement, comment se protéger de l'environnement mâle qui ne nous laisse point de place, à nous autres femmes, que pour les charmes de la conversation ou du jeu? Je ne suis point une intrigante, je ne suis point une actrice, je ne suis point de mœurs légères, et je ne compte pas qu'une fausse réputation me précède dans ce monde que vous évoquez.

Et comment enfin trouver l'argent pour voyager? Dieu! voilà qui me plaît, qui m'évoque de doux rêves; ah, oui, l'Orient! J'aimerais beaucoup voguer sur l'Atlantique, et voir les nègres des Îles; je ne connais point trop les contes de l'Orient mauresque, mais j'aime à changer de place, et le dérangement m'est un agrément. Cette idée-là m'enchante, et je gage que vous l'avez pour vous-même, pour me la proposer ainsi! C'est fort aimable à vous, ma chère, et je vous engage d'ailleurs à ne point me parler à la troisième personne comme si j'étais quelque duchesse. Nous sommes entre femmes... Continuez donc à me parler de mon destin... Voilà qui me fera doucement rêver!


Bien à vous,

E. B.

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