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Sabrine et Justine
écrivent à

Emma Bovary


Les questions de votre vie
(projet scolaire)


   

Au Loiret, ce vendredi 18 avril 2014

Chère Madame Bovary,

Nous vous écrivons cette lettre, Sabrine et Justine, élèves en 4e, pour vous faire part de notre curiosité et de notre admiration.

Toutes les deux savons beaucoup de choses sur vous, par exemple que vous avez été élevée dans un couvent et que Charles, votre époux, adore la façon dont vous jouez du piano. Est-ce que votre père doutait que Charles vous aimait? Auriez-vous préféré rester à Tostes? Quelle est la dernière fois où vous avez connu le bonheur avec Charles? Quel est le plus beau cadeau que vous ayez reçu? Est-ce le cheval? Trouvez-vous que Charles manque de courage car vous l'avez obligé à opérer Hippolyte? Si à la place de Berthe vous aviez eu un garçon, comment serait votre vie en ce moment? Seriez-vous malade? Avez-vous fini par accepter votre fille et par l'aimer? Nous voulons aussi savoir pourquoi vous avez laissé partir Léon. Ne l'aimiez-vous pas?

En attendant vos réponses, à bientôt,

Sabrine et Justine


Bien le bonjour, Mesdemoiselles, bien le bonjour,

Vous pardonnerez j'en suis sûre ce ton désinvolte et primesautier que je m'aperçois que je prends de plus en plus avec mes correspondants de cette fantastique machine Dialogus. Je ne comprends miette à la plupart de vos courriers. Cela me met décidément en joie, et me sort la tête du calme désespoir où je suis trop souvent plongée, dans l'ennui du compte des jours... Je vais donc tâcher de répondre à votre curiosité de jeunes filles en prenant votre charmante missive par le menu.

Que de questions, Mesdemoiselles, que de questions à mon égard! et combien vous savez de choses de moi... certaines, même, dont j'eusse cru qu'elles n'appartenaient qu'à moi et que je me fusse plu à vous cacher... mais chut! Souffrez d'abord que je vous dise, moi aussi, ce que je sais de vous: que vous êtes des étudiantes, n'est-ce pas? Je me familiarise peu à peu, voyez, avec les bizarreries de votre siècle, où les filles vont à l'école, et avec les garçons, je crois bien!

Il est curieux qu'on y parle de moi. Pourtant, vous avez raison: j'ai été élevée dans un couvent par des bonnes sœurs et j'ai une éducation qu'on n'attendrait pas chez une dame d'une société telle qu'est la mienne, entourée d'un pharmacien crotté et d'un mari boueux. Charles aime que je joue du piano, il est vrai; il est vrai aussi que je n'ai pas un trop vilain toucher et que je me flatte d'un certain sens de la musique; mais Charles, mon mari, qui n'a aucun goût, s'enthousiasmerait si je lui jouais une marche militaire. Savez-vous que c'est insupportable que n'être pas ainsi traitée à sa juste valeur? Je crois qu'un proverbe parle de perles à donner aux cochons: eh bien, voilà! Je sais des études délicieuses, des romances tendres et il n'est personne pour les apprécier, sentir la délicatesse des sentiments et la dentelle triste de la musique... Je joue des concerti pour la servante, et le jeune homme qui savait les apprécier, lui, a été appelé à d'autres voies, que voulez-vous... Il est jeune, il a sa vie à faire: pourquoi irait-il s'enterrer, reclus dans sa garçonnière miteuse et glaciale, avec vue sur le passage du postillon de la diligence, en attendant... eh! en attendant quoi? Ah! Ne parlez pas d'amour, mes jeunes oiselles: vous ne savez pas ce que c'est.

Aurais-je préféré rester à Tostes? Je l'ignore. Tout me paraissait mieux que d'y rester. Tout maintenant me paraît mieux que de rester où je suis à présent. J'aime à bouger, j'aime le mouvement: et qui sait ce qui aurait pu arriver? Qui sait encore ce qui aurait pu ne pas arriver? Tant qu'à s'encroûter à la campagne, pourquoi pas mieux ici qu'ailleurs? Je ne sais pas. Le morne ennui que je traîne m'aurait peut-être suivi partout. Peut-être encore les jours se seraient égrenés de façon joyeuse. Est-ce qu'on sait? Mais je n'éprouve guère l'envie d'y retourner. J'ai pris mes habitudes ici; et puis Charles a sa clientèle. Cela ne serait pas raisonnable.

Il est bon, cet homme. Manque-t-il de courage? Oui, certainement; de virilité, sans doute! Ce n'est pas un aventurier. Mais je ne l'ai en aucun cas obligé à quoi que ce soit, je vous en prie; je ne suis pas médecin; lui seul sait ce qu'il convient de faire. Hélas, il est trop pleutre pour asseoir son autorité devant Homais, devant le bourgmestre! Il a peur. Je n'ai fait que le convaincre qu'il devait tenter des choses. Et puis, cela aurait pu lui servir - nous servir! Je n'attends plus grand-chose de lui. Je n'ose pas répondre à votre question sur le bonheur. Je vous l'ai dit, petites: ne parlez pas d'amour. Vous ne savez pas ce que c'est. L'amour n'existe pas. Il n'est que déception et saletés. Et le fruit de l'amour, l'enfant, est un autre mensonge.

Je pense que cela répond suffisamment à vos questions, mesdemoiselles. Ah! moi qui étais si gaie, voici que je retombe dans les affres de la douleur... Pourquoi faut-il qu'on ne vienne que me parler d'amour? Pourquoi ne me distrait-on pas de la torture des jours? Je suis bien malheureuse, oui, bien malheureuse. Prenez garde à vous, mes petites. Les promesses sont du vent; rien n'existe que soi-même et le carcan qui vous oppresse; et votre plus fidèle ami n'est que le vent dans les arbres qui va chuchoter au loin vos secrets.

E. B.

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