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Ma chère Emma,
Nous ne connaissons pas et je vous garantis néanmoins toute ma discrétion.
Voila,
j'ai besoin de vos conseils en matière d'amour et d'amitié. J'aime fort
une femme qui s'appelle Sonia. Je le lui ai dit il y a deux semaines
exactement. c'était en Espagne, à Alicante, quel endroit romantique!
Après que je lui ai parlé, elle m'a répondu que j'étais un ami pour
elle. Ça m'a fait très mal au cœur évidement. Elle est célibataire. Je
l'ai quittée sans même la serrer dans mes bras; ce fut très dur. J'ai
eu du mal à pleurer pour laver ma peine. Depuis, elle m'a écrit et j'ai
retrouvé le sourire. Malgré toute la peine que j'ai eue, je l'aime
toujours, je veux juste la connaître, je veux être son ami puisque
c'est ce qu'elle veut. Je veux être son chevalier servant.
La
question que je vous pose est la suivante: elle est ma «number one»
pour la vie; j'ai plus d'amour pour elle que pour le reste du monde.
Dois-je persister dans cette amitié, ou faut il chercher l'amour auprès
d'elle? faut-il que je l'oublie au risque de trop souffrir? Que dois je
faire? Aimer quelqu'un d'autre mais pas avec autant d'intensité ou lui
rester fidèle à vie? Je suis tenté par cette dernière solution , mon
cœur ma dit un jour qu'on n'a qu'un seul véritable amour dans la vie...
Monsieur,
Quelle tristesse dans votre lettre! Que de larmes j'ai
répandues en vous lisant, avec attention cependant, avec douleur mais
aussi avec espoir! Ah, monsieur, vous m'étonnez: il existe donc des
hommes comme vous, des hommes qui aiment, des hommes enfin capables
d'aimer vraiment? Il existe donc des hommes qui soient bons, et qui
livrent leur âme à une autre âme suspendue à son souffle! Hélas! Votre
amour n'est point partagé, votre bonté n'est point reconnue; vous êtes
sensible à la passion et la passion vous ignore pour vous traiter avec
froideur dans l'amitié. Comment, monsieur, inspirer de l'amour?
Pourquoi venez-vous auprès de moi chercher des conseils que je ne vous
puis donner? Savez-vous ce que l'amour a fait de moi? Savez-vous
seulement si l'amour m'a touchée?
Qu'il est doux malgré
tout, monsieur, de vous écrire; et je pense, je me prends
à rêver à vous et à vos malheureuses amours.
Comptez-vous
donc passer vos jours auprès de celle qui n'a point sur vous le regard
que vous espériez qu'elle eût? Pensez-vous que sa présence, si elle
n'est point celle de votre épouse, suffira à combler votre cœur et vos
sens de ses appas qui, je n'en doute pas, sont bien charmants?
Peut-être votre grandeur d'âme eût-elle tenu un temps de cette façon;
mais enfin, monsieur, met-on sous le nez du mendiant du sucre et des
crèmes? Invite-t-on au bal le boiteux, discute-t-on romans avec
l'aveugle? Vous conviendrez que cela n'est guère raisonnable. Et puis,
je vous suppose bien jeunes; mais votre Sonia prendra un état, sans
doute! Son mari souffrira-t-il qu'elle eût commerce avec un homme ami,
sachant tout ce qui peut s'en ressentir? Vos relations ne seront-elles
point gênées par ces tristes amours? Un embarras de sens ne vous
saisira-t-il point à chaque instant, ne serez-vous pas vous-même gêné
pour choisir votre future épouse, celle qui sera la mère de vos
enfants? Et elle, souffrira-t-elle que votre cœur fût ailleurs, et à la
fois si proche?
Vous voyez bien, monsieur, tout cela n'est pas
raisonnable. Quant à rester fidèle toute votre vie, prenez garde:
prendre l'habit vous conviendra-t-il? Si en effet je m'adresse à un
jeune homme encore, méfiez-vous de ce que l'emportement de vos sens
vous conseille dans un égarement par trop diffus. Et si vous vous
défroquez, regrettant vos délires amoureux, quelle honte alors! Et
comment vous marier ensuite?
Mon Dieu! Monsieur, vous m'obligez
à parler par la voix de la sagesse; et Dieu sait pourtant combien
l'amour est une belle chose, qui ne doit pas se soucier de raisonnable;
mais vous conviendrez avec moi qu'il vaut mieux ici oublier votre Sonia
et vous préoccuper d'aimer ailleurs; vous verrez; vous souffrirez bien,
et puis dans un moment vous oublierez; et vous pourrez alors vous
apercevoir que votre cœur palpite de nouveau, happé par des yeux qui
seront passés sans que vous vous en doutiez; et tout recommencera.
Vous
êtes bon, monsieur, vous êtes brave et généreux; ne laissez pas cela se
perdre, tant de femmes vous attendent, tant de femmes vous espèrent!
Heureuse celle qui sera votre petite épouse; nul doute que vous ne la
comblerez.
J'espère, monsieur, avoir consolé vos affres, au
moins pour un moment; en échange, éclairez-moi: que signifie que votre
bonne amie est votre «number one»? Est-ce un terme d'amour, un nom
charmant, que vous donnez à celle que vous aimez? Je vous en prie,
dites-moi: cela me ferait tant plaisir! cela me ferait tant rêver…
À bientôt, monsieur, dans l'agréable espoir de vous lire,
Emma B.
Bonjour ma chére Emma,
Vous aussi votre histoire me touche, vivre seule dans ce château
froid et vide! Vous devriez voyager, allez vers le sud et vous
retrouveriez le goût des passions et des nobles idéaux..
Je suis d'accord avec vous, je dois essayer de moins penser à
elle, être plus détaché. Il faut que je cultive mon
indépendance, elle aime ça j'ai remarqué.
Bon cette histoire d'amour c'est plus compliquér que vous ne l'imaginez: c'est tout un Roman comme le vôtre .
Je l'ai rencontrée en 2006 mais tout a commencér en 1998,
si je remonte le fil. il faut que vous sachiez avant toute chose
que je suis médium. J'ai appris à ressentir les cœurs des
personnes et ça change toute la donnée de l'histoire .Par
exemple, sans vous connaître, je sais que vous êtes une
artiste, vous aimez la peinture et je pense que vous auriez un penchant
pour l'art abstrait. Je vous vois dans votre atelier en
été, avec une maison, pleine de soleil et des enfants qui
rient. Votre vie a manquér de famille, Emma. Mais tout n'est pas
perdu, votre destin peut encore changer, même si c'est dur de
bousculer les convenances.À mon époque, les femmes
divorcent très souvent vous savez. La liberté sexuelle
est une réalité, on peut choisir sa vie. Je pense que
vous y êtes pour quelque chose d'ailleurs. Il est temps pour vous
d'être libre, je vous aiderais.
Bon je continue ...En 1998, je suis parti en vacances à
Sérignan plage vers Béziers. J'étais dans une
solitude terrible et un soir je me suis allongé sur la plage...
et j'ai vu une étoile filante pour la première fois
de ma vie. J'ai fait un voeu d'amour. Je voulais rencontré une
personne unique, mon âme sœur. J'ai demandé à
l'univers de m'envoyer une personne qui puisse combler mon être.
Ce dernier ne m'avait pas dit que ça serait difficile.
Néanmoins j'ai su que j'allais être exaucé .
J'ai oubliér ce voeu durant des années et quand en 2006,
je l'ai rencontrée à Bruxelles, je m'en suis souvenu,
comme si l'univers venait me dire: «Rregarde j'ai exaucé
ton vœu». C'est pour ça que je vous parlais de
médiumnité, j'ai eu un flash terrible, et j'ai compris
que tous mes actes avaien été guidés pour arriver
à elle. Oui, c'est moi qui suis venu à elle (et non
l'inverse),sans m'en rendre compte parce que mon âme a besoin
d'être guérie comme la vôtre. Je crois que l'on peut
aimer beaucoup de personnes, mais il y a des amours plus forts, qu'on
ne saurait expliquer, et qui durent . J'ai eu beau ne pas la voir
pendant un an, tous mes sentiments sont revenus à Marseille.
puis je l'ai à nouveau quittée pendant hui mois. J'ai
essayér d'aimer d'autres personnes sans succès, et
dès que je l'ai revue en Espagne, toutes les autres
étaient oubliées, et mon sentiment premier a encore plus
grandi.bien que je souffre de ne pas la serrer dans mes bras. Il me
semble bien avoir aperçu un sourire merveilleux quand je lui ai
déclaré ma flamme comme si ça lui faisait plaisir
que je sois toujours fidèle .Et l'instant d'après,
elle me dit que nous sommes amis et j'ai du mal à
comprendre. On a dansé la salsa (danse du sud que vous
aimeriez, j'en suis sûr); j'ai vu son sourire et son regard , ils
ne mentaient pas, jamais je ne les oublierais:, quel moment
délicieux... Il me tarde une prochaine danse avec ma number one
(cela signifie qu' elle a la première place dans mon cœur).
Je ne vous souhaire que du bonheur, Emma.
Amicalement.
Monsieur,
Vous allez me faire regretter, certainement, de ne pas vivre de votre
temps. Quoi! Voyager, si souvent, mais si vite surtout! Et quelle
liberté vous semblez avoir! Je ne peux même l'imaginer. Les jeunes
filles aussi semblent si livrées à elles-mêmes! Mais n'assiste-t-on
pas aux débordements que semblent promettre les faiblesses de notre
sexe? Peut-on divorcer, vraiment? Et, si l'on n'est pas riche,
comment trouver une rente? Vous êtes sans doute millionnaire,
Monsieur.
Ainsi donc, enterrée à Yonville, je me languis de fréquenter
une société moins crasseuse que celle d'un apothicaire crotté et de
quelques notables poussiéreux, et voici que par-delà les temps je puis
converser avec un important personnage, qui se confie à moi, qui se
propose mon amitié! Ah, vraiment, Monsieur, voilà de bien étranges
mœurs; et pourtant elles me plaisent tout à fait.
Comme vous semblez sensible! Comme vous semblez délicat! Et combien
votre Sonia paraît joyeuse et indépendante! Vraiment, Monsieur, je me
prends à rêver: et cependant…, cependant…, les peines d'amour semblent
aussi douloureuses chez les pauvres épouses de province que chez les
riches jeunes gens romanesques. Oubliez, l'amour, Monsieur, si vous
m'en croyez: je sens que ce n'est jamais là qu'un sentiment entrelacé
que vous nourrissez de vous-même; quez l'on aime ou que l'on n'aime
pas, que l'on soit aimé ou non, on est toujours malheureux, et toujours
seul. Me voilà bien morne, me direz-vous; mais voyez, voyez, comment
vont les romances! Mais je pense à une chose: pardonnez mon
indiscrétion, et dites-moi, puisque vous pouvez, me dites-vous, lire
dans les astres, comment vous n'avez deviné quelle serait l'issue de
votre passion?
En espérant, Monsieur, avoir le bonheur de vous relire,
Emma B.
Madame Bovary,
Vous soulevez de nombreux problèmes dans votre lettre et
vous avez raison d'en parler. Les femmes d'aujourd'hui n'ont pas peur de montrer
leur beauté; elles vont gaiement comme des papillons joyeux. Comme vous devez le
savoir, les hommes sont faibles et bien souvent elles se font prendre dans leurs
filets. Le corps sacré des femmes est jeté en pâture aux médias. Du coup, la
plupart des hommes voient la femme comme un objet, c'est déprimant. J'ai honte
d'être un homme car je contribue à cette image, j'en suis conscient. C'est bien
de voir les femmes s'épanouir, à l'inverse c'est triste de les voir oublier
leurs valeurs d'antan, ce qui faisait leur force. J'essaie d'élever mon esprit
au-dessus de mon corps pour pallier cette faiblesse. C'est difficile dans ce
contexte sociologique. J'aurais dû être une femme, vous êtes tellement plus
intelligentes. Être un homme c'est cacher ses faiblesses et sa sensibilité, je
déteste ça. Il faut se forcer pour retrouver ces choses.
Je ne suis pas
millionnaire mais je suis dans un conseil de jeunesse politique qui paye des
billets de train. Si je ne suis pas riche je sais que l'amour est le plus
important et je fais tout pour braver les dangers que la vie me donne.
Un
grand poète de votre époque disait souvent: «lorsque l'amour vous fait signe
suivez-le, même si ses chemins sont étroits ou tortueux, car son but est de vous
rendre heureux ». Je n'hésite pas à devenir un faussaire pour rejoindre ma belle
et peu m'importent les conséquences si je me fais prendre, j'aurais ressenti
l'amour. Cela vaut bien quelques dangers. Cette adrénaline, j'adore!
Je
préfère avoir une amende que de ne pas la voir, de toute façon je ne paie pas
les amendes.
J'aime bien vos paroles, vous dites vrai, on est toujours
malheureux, mais je pense qu'il faut s'efforcer d'aller vers les plus belles
pensées, et alors la tristesse disparaît. C'est dur, je vous l'accorde, de
penser toujours à être créatif et positif.
Si je n'ai pas envie de voir
que cet avenir peut être compromis, c'est parce qu'au bout du compte c'est
tellement plus excitant de ne pas savoir. Si je savais je perdrais toute la
saveur des émotions sur le vif puisque j'anticiperais. Il n'y a rien de mieux
qu'une belle émotion.
Cordialement,
Raimon
Monsieur,
Permettez-moi tout d'abord de m'excuser de mon long silence,
qui n'avait pas d'autre raison que celle, indépendante de mon bon vouloir, que
votre lettre s'est perdue sans doute dans quelque sacoche de coursier peu
diligent: Justin vient en effet de me l'apporter, cornée, crottée, avec une
belle tache d'humidité sur l'adresse, et deux pages toutes collées par je ne
sais quel relent pluvieux. Je me suis amusée à les détacher tout doucettement,
et je les ai moi-même étendues près de l'âtre, tant que monsieur Bovary courait
les paysans pour leur faire croire que l'heure de la mort n'est pas la même pour
tout le monde. Elles sont maintenant jaunies, gondolées, crissantes, et je les
lis avec un plaisir gâté de l'angoisse des reproches que vous auriez à me faire.
Je suis bien rassurée cependant: un homme de votre trempe ne saurait me tenir
rigueur des défauts des hommes, puisque le beau sexe tient tant de place en
votre cœur!
Je suis charmée, monsieur, de voir que pour vous l'amour est
un beau sentiment, une réelle aventure de l'âme qui relègue toutes les autres
passions au rang de contes de grand-mères. Je comprends de votre lettre que vous
bravez des dangers pour aller rejoindre votre aimée, pour aller déposer à ses
pieds chéris votre hommage essoufflé; c'est d'un grand homme, monsieur, que de
se livrer tout entier à son sentiment, tête haute et regard fier, pour écraser
tout ce qui n'est pas l'amour, pour gravir les roides pentes des obstacles que
notre société ne cesse de dresser sur le chemin des amants... Ah, monsieur,
comme il y a loin de votre conquête tumultueuse à l'ennui conjugal atterrant,
assommant, collant de dégoût! Et pourtant on le doit, et pourtant il le faut, et
pourtant il y a bien quelque chose... Mais il faut être une femme, sans doute,
pour sentir cela. Combien votre douce amie doit-elle être heureuse! Quelles
doivent être sa joie, sa fierté, son amour, lorsqu'elle vous imagine, tremblante
et émue, braver ce qui vous sépare d'elle!
Mais dites-moi: ne comptez-vous point vous marier? Ne l'avez-vous demandée à ses
parents? Que disent-ils? La pauvrette n'aura pas de famille, et vous n'avez pas
de situation; et vous craignez de la prendre, car vous ne pouvez l'avoir. Ou
peut-être des duègnes trop sévères vous empêchent-elles d'attendre? Mais,
monsieur, vous m'êtes si aimable et si courageux, j'envie tant votre bien-aimée,
que je me propose de vous aider de mes faibles forces: si vous souhaitez une
lettre de recommandation, un billet, un mot, je l'écrirai pour vous. Mon mari
est médecin, et l'on peut bien trouver quelque raison qu'il ait de vous appuyer.
Mais je suis sotte, le désir de bien faire me fait perdre la tête, je suis si
linotte dans mon enthousiasme que j'oublie que des siècles nous séparent: oui,
vous auriez beau jeu, avec ma lettre usagée de tant d'années! Ah, monsieur, que
je me fais rire! Vous me pardonnerez aisément cette manifestation si féminine...
mais j'y pense... que me disiez-vous sur les femmes? Que le beau sexe est jeté
en pâture aux hommes, que nous sommes un objet? Et comment, s'il vous plaît,
pourrait-il en être autrement? Cette sensibilité qui vous émeut tant n'est pas
commode et nous empêche de diriger sérieusement les choses. Allons, monsieur,
voyez-vous une femme, une fille, une épouse, une mère, tenir des fonctions qui
exigent rigueur et égalité d'humeur? Ah, c'est vous qui me faites rire à
présent! Une femme... mais que faire? Les travaux trop difficiles ne sont pas
faits pour nous; nos complexions délicates requièrent des soins aussi variés que
fréquents; et vous n'ignorez pas que certains jours sont tout à faits
impossibles à compter dans une vie qui requerrait la société des autres; nous
n'aimons pas commander, nous sommes faibles de sentiments; la peur nous prend
souvent. Enfin, quelles fonctions remplir? Savez-vous ce qui m'a fait tant rire
hier? J'étais au salon, à l'après-dînée, près du feu, regardant Charles ôter ses
bottes; je pensais à vous et je m'imaginais à la place de mon époux, soulevant
mes jupons, et ôtant mes lourdes bottines boueuses après une journée passée à
visiter mes terres, à chasser; et puis je me voyais aux comices, présider les
démonstrations; et puis je me voyais maire, et puis j'étais préfet dans mon
riche bureau, donnant des ordres graves à mes conseillers pendant que la
nourrice surveillait la petite dans l'antichambre! Et les conseillers
s'interrompaient à l'arrivée de Marie: «Madame, la petite a rendu. - Messieurs,
voulez-vous chacun saisir un joujou, je vous en prie, nous amuserons Berthe en
préparant la lecture du jugement du père Chose». Ah, que j'ai ri! Charles, bien
sûr, n'a pas compris un mot de mes sottises et il m'a vite renvoyée à mes
travaux d'aiguille. Il m'a d'ailleurs fait remarquer que, vu l'éducation que
recevaient les fillettes puis les jeunes filles, il serait bien difficile
qu'elles eussent des prétentions. Nous savons à peine lire, et nous n'entendons
rien à la mathématique, au droit, au latin, à la science. Et pour moi, si savoir
lire me sied, c'est parce que je peux m'abreuver de romans d'amour...
Je
dois, monsieur, en effet remplir certaines occupations que mon devoir réclame,
mais ne partez pas, une chose encore; dites-moi quelles sont donc ces valeurs
d'antan que vous semblez regretter chez le sexe? Voulez-vous parler de cette
richesse de salons, lorsque les femmes se piquaient de philosophie, et causaient
tout le jour sans se préoccuper d'autre chose que de bons mots et d'apprêts? Je
suis sûre de vous vous trouvez plus élevé que cela; je vous en prie, dites-moi
ce que vous entendez par là; ne m'en veuillez pas de ma longueur et de mon
babillage et apprenez-moi vite ce que les femmes sont à votre siècle; je suis
impatiente, je trépigne, adieu, monsieur, ne me faites pas tant languir que je
vous l'imposai!
Emma B.
Je viens d'arriver à l'instant! J'étais parti dans une chasse au trésor, et je
l'ai trouvé en quelque sorte: un trèfle à quatre feuilles. Comme je suis
content! Je l'ai trouvé à la Sainte-Baume, dans un tout petit massif de
fleurs.
Dans cette grotte, je crois que j'ai trouvé la réponse à votre
question. En effet, j'avais emporté votre texte il y a un mois de cela car je me
sentais bien bête de ne pouvoir répondre à votre question: «quelles sont donc
ces valeurs d'antan que vous semblez regretter chez le beau sexe?». J'ai trouvé
une réponse, qui n'est ni moralisatrice ni avilissante. En fait, ce que l'on a
perdu avec le monde moderne et toutes ses sollicitations et ses relations de
courte durée, c'est le temps!
Oui, le temps est la clé perdue dans la
grotte. J'ai pensé à Marie-Madeleine et aux trente-trois ans qu'elle a passés à
méditer et à aimer son Jésus parti aux cieux; elle savait qu'elle le
retrouverait et se devait de rester fidèle à cela. D'ailleurs, Marie-Madeleine
est vraiment le symbole de la femme parfaite, et tout ce qu'on a pu dire sur
elle est faux! Les recherches que je mène tendent à prouver que cette femme est
le symbole de toutes les femmes que l'Histoire et les historiens ont cruellement
rabaissées.
J'ai également pensé à l'amour courtois; c'est cela dont je
voulais vous entretenir, très chère amie. L'amour courtois où la belle attend
son chevalier parti défendre la justice en Terre sainte, les longues soirées
d'hiver nourrissant cet amour, et les retrouvailles plus belles que jamais.
Avant, les hommes devaient prouver leur sens de la justice et leur valeurs.
Bref, c'est ça que je trouve qui manque un peu, juste un peu, aux femmes
d'aujourd'hui. Vous me direz, bien sûr, que c'était une carotte pour faire
avancer les hommes. Je préciserai qu'il s'agissait d'une carotte consciente: les
belles de l'époque comprenaient que la Création leur avait fait don d'une
attraction aussi forte afin de l'utiliser au service de la justice. C'était
vraiment fort!
J'espère avoir répondu à votre question. Moi, je retourne
à ma quête. Je dois me rendre au tombeau d'Arques pour trouver de plus amples
indices sur le Graal. Eh oui, vous avez bien entendu! Je cours sur mon cheval.
Allez, au galop, Pomponnette!
Raimon
Quel plaisir, monsieur, d'avoir de vos nouvelles!
Je suis charmée de
vous savoir en bonne santé, et gai, et joyeux, et de voir que vous me faites
partager vos doux plaisirs, vous qui savez profiter des douces joies simples
dont la nature nous abreuve! Vous chassez, peut-être? Ou le seul plaisir de la
rêverie emporte-t-il vos pas au long des chemins des bêtes? Que vous êtes
romanesque! Une grotte! Vous m'en direz tant. Mais nous voici revenus aux
sauvages, vous êtes le Paul du bon abbé de Saint-Pierre, dans votre île du
vingt-et-unième siècle! Où sont votre chien, votre nègre Domingue? Ah! Que cela
est plaisant. J'y jouerai, moi aussi, je vous vole votre amusette; je serai
Virginie, Berthe sera ma bonne; la servante fera la négresse, à défaut de
Domingue. Mais elle est si sotte! Va-t-elle encore comprendre? Elle dira encore
à tous les niaiseux du village que «madame a ses lubies». Je prendrai plutôt
Justin pour contrefaire Domingue; il ne dira rien, et le pauvre garçon fera tout
ce que je lui demande, bien sûr. Je jouerai Virginie aux heureux temps de la
fraternité; et j'imaginerai Paul à mes côtés, chantant des romances, et
cueillant pour moi des guirlandes... Oh, douceur des jours! Mais je m'égare, je
m'égare, et je ne réponds point à votre lettre.
Je dois vous avouer que
je n'ai pas trop bien saisi tout ce que vous me dites sur la pécheresse,
Marie-Madeleine; peut-être signifiez-vous qu'elle est la suite de l'Ève, lourde
de sa faute et entraînant la chute? Mais il ne me semble pas que Marie-Madeleine
fût autre chose qu'une contemplation du Christ. Au couvent, on ne nous parlait
jamais d'elle. Peut-être pourrez-vous m'en dire plus? Mais voici qui me
passionne mieux: l'amour courtois, dont on ne nous parlait guère dans les leçons
d'histoire! Je vois bien que vous regrettez ce temps de valeur, de justice et
d'éclat; mais voilà bien encore la façon de penser d'un homme! Pendant que les
chevaliers se découpaient les uns les autres et que leurs poitrines gagnaient
l'éclat des ors des honneurs, que faisaient leurs épouses? Elles les
attendaient, oui, bien! Et elles se morfondaient pendant des mois, seules dans
leurs châteaux glacés, quand leurs hommes aventureux les oubliaient dans les
bras des putains de troupe. Vous parlez de la joie des retrouvailles? Ah, oui!
Une délivrance qui a le goût de la prison, quand les habitudes et les libertés
prises sont tout soudain dirigées par le service d'un époux qui n'est qu'un
étranger à la couche! À quoi donc servait à ces femmes d'être belles pour un
lointain inconnu, quand les hommages proches leur étaient interdits? Et ces
veuves, qui attendirent pendant leur grise jeunesse un mari qui n'était plus, et
qui se retrouvèrent vieilles et tristes à l'heure sans espoir d'avoir pu changer
le cours de leur existence?
Non vraiment, monsieur, vous m'excuserez;
l'amour courtois dans le sang, les tapisseries au long cours, les époux dans le
désert des infidèles, Dieu merci, sont passés de mode. Mon mari m'est peut-être
autant un inconnu que ces preux éloignés, mais il rentre tous les soirs à la
maison, avec quelques piécettes qui me donneront un beau poulet, une tarte, des
rubans; et ma journée entière suffit à son désert.
Au plaisir, monsieur,
d'avoir de vos nouvelles,
Emma B.
Décidément vous êtes une femme de caractère: à chaque fois que je vous parle,
vous me forcez à trouver de nouveaux arguments sur l'amour et ses chemins. Je
pense que quoique je dise vous aurez raison, et je ne dis pas ça par
résignation, juste parce que c'est vrai.
Figurez-vous que mon avis sur la
question vient de changer avec l'actualité, puisque j'ai rencontré quelqu'un et
que je l'ai laissé pour ramasser des fruits et gagner ma vie aux champs pendant
plusieurs mois, dans la boue, la pluie et le vent de la vie qui séparent les
jeunes amants. Elle m'envoie des lettres et me dit que je lui manque. Mon cœur
d'homme est touché et je commence à comprendre que mon point de vue sur l'amour
courtois était vraiment erroné! En effet, elle me manque tant, et je pense
terriblement à ses jambes, à nos baisers, à nos câlins. On s'est même parlé de
faire le vous-savez-quoi, dés que je rentrerai. J'ai terriblement envie d'elle
et elle de moi; c'est une passion folle, moi-même je n'en reviens pas! Je l'ai
rencontrée au cours d'une aventure; elle cherchait des pierres précieuses et
c'est moi qu'elle a trouvé finalement, comme elle le dit si bien.
Que
j'aime ses jambes! Je comprends qu'un homme trop loin ne serve pas à grand
chose, même s'il ramène de l'argent et des honneurs à la famille. La vérité que
je viens d'apprendre est celle-ci: tant qu'on n'est pas amoureux, on ne sait pas
ce que c'est -comme le dit une poétesse de mon époque. L'amour, ce n'est rien
quand tout est sexuellement correct, la vie ce n'est rien quand elle est tiède.
Il faut du piment dans un couple pour mieux se connaître et c'est grâce à des
femmes comme vous que j'ouvre mon esprit au cœur des femmes et à leurs
véritables attentes. J'ai fini d'être le gentil Raimon; j'ai envie de donner
tout l'amour et la tendresse que j'ai en mon être charnel et
spirituel.
Merci, merci, merci. Vous ne savez pas à quel point, merci.
Ce qui est dingue c'est qu'il a fallu que vous m'envoyiez cette lettre
juste au moment où je discutais de cela avec ma choupinette. Cette lettre est un
véritable déclencheur; vous rallumez le feu des désirs. Vous comprenez que l'on
n'a pas à avoir honte de ses plaisirs, au contraire: ils nous rendent
vivants.
Merci, bisous doux
Raimon
Mais, monsieur, que vous me charmez!
Terminées, mon cher ami, les
réflexions sérieuses et historiques sur l'amour! Voici que vous goûtez, on le
dirait, à la passion! Vous voici amoureux comme un jeune homme. Vous êtes si
tendre! Que je vous envie, ah! Comme j'aimerais moi aussi connaître les
sentiments heureux d'une tendre inclination qui fût partagée! Mais, monsieur,
les regrets amers que j'éprouve ne m'empêchent pas de me montrer enchantée de
vous voir si gai, si primesautier, si inconvenant même, si juvénile enfin! Je
suis bien désolée que vous ayez dû quitter votre belle pour aller travailler;
mais quel est donc votre état? Avez-vous à vous employer pour vivre? Que disent
les parents de la jeune fille? Vous laissent-ils la fréquenter ainsi sans
surveillance? N'est-elle pas dans quelque couvent où elle attendrait vos
fiançailles? Que lui offrirez-vous? Ah, monsieur, je vois que le feu de l'amour
a allumé dans votre cœur des désirs qui seront rien moins que coupables une fois
que votre union aura été scellée devant toutes les autorités à qui l'on doit en
rendre compte; mais si vous devez sans cesse vous éloigner pour subvenir aux
besoins de votre future famille, que pensez-vous que fera la douce, maintenant
folle de votre idylle, et qui se trouvera bientôt seule à attendre votre retour?
J'espère au moins que, dès que vous serez revenu avec votre dot, vous vous
établirez à ses côtés pour ne jamais la quitter! Car la laisser seule, monsieur,
c'est s'exposer bien souvent à ce que la délaissée aille combler ailleurs ce
qu'elle n'eût jamais pensé devoir rechercher un jour!
Mais que mes
pessimistes avertissements ne gâchent pas votre joie si plaisante! Je suis si
touchée de votre confiance, mon cher, que je tiens sottement à vous ouvrir mon
cœur devant les dangers du mariage. Mais ce ne sont là que plaintes d'une
malheureuse épouse qui n'a pas trouvé ce qu'elle désirait là où elle a cru que
le bonheur se trouvait. Aimez, monsieur, aimez, laissez-vous emporter par les
tendres tourbillons d'une passion commune et délicieuse, et profitez de ces
instants de légèreté que vous offre votre bien-aimée sans grande retenue,
semble-t-il. Mais j'y pense: vous connaissez donc déjà les jambes de la
demoiselle? Elle vous a donc déjà accordé des baisers? Et j'ose à peine, en
rougissant, évoquer ce que vous me laissez entendre à demi-mot pour ce que vous
prévoyez à votre retour et que la douce semble bien décidée à vous laisser
prendre... Ne trouvez-vous pas que cette précipitation, cette liberté sont
déroutantes? Êtes-vous sûr de l'honnêteté de votre charmante, au moins? Ah, mon
ami, pardonnez ces suspicions, mais il ne faudrait pas qu'au moment de goûter
avec votre aimée les plaisirs permis par une union devant Dieu, quelque autre
vous ait précédé dans l'ombre, et que vous dussiez alors payer pour un inconnu
de vous le fruit de ses entreprises! Je tremble pour vous, mon ami, et je suis
terrifiée à l'idée de pouvoir calomnier celle que vous aimez; mais je suis si
loin de vous! Et puis, vous avez cette étrange phrase, que vous avez fini d'être
gentil: que vous me faites peur! Eh! En quoi l'amour vous empêche-t-il d'être
bon? Vous douteriez-vous donc de quelque mystère? Que voulez-vous donc donner
qui fût d'amour et qui ne fût pas de gentillesse?
Mais peut-être que je
laisse mon cœur s'enflammer de la joie que vous partagiez avec moi vos
espérances, de l'amertume que je sens de ne pouvoir dire moi aussi mon bonheur à
éprouver de l'amour, et que j'oublie que vous m'écrivez depuis si loin, depuis
si longtemps... Peut-être que vos mœurs s'accommodent-elles de ce qui me fait
frémir, et que votre départ est chose attendue pour la jeune fille... Mais vous
m'en dites tant, et à la fois si peu! Ah! je tremble, mon ami, je tremble pour
vous, et suis si heureuse à la fois! Je vous en prie, rentrez donc la voir: vous
verrez. Et vous serez sûr, ainsi! Dites-moi voir encore un peu comment vous
l'aimez. Cela me fera tant de bien!
En attendant avec impatience, cher
monsieur, de vos bonnes nouvelles,
Emma B.
Salut Emma,
Que je suis content de vous charmer, je ne demande pas mieux.
Je suis ravi que ma lettre vous soit parvenue; j'ai cru qu'un cavalier l'avait
interceptée à mon grand regret. En effet, n'oubliez pas que cette correspondance
doit rester secrète, personne ne vous croirait si on savait que je viens du
futur et l'Église vous excommunierait. D'ailleurs, savez-vous que bientôt, pour
vous, elle ne sera plus à la tête du pouvoir, et les femmes pourront commencer
leur émancipation? Un siècle entier de révolution des mœurs, de libération et de
«révolution sexuelle» comme on l'appelle maintenant. Un siècle qui vous plairait
beaucoup avec son cortège de millions de femmes rassemblées dans les rues, pour
leurs droits, pour être libres de cette morale qui les enferme depuis des
millénaires dans les mêmes carcans, sans doute une des plus belles choses du
XXe siècle. Enfin, n'oublions pas les millions d'autres femmes que la
tyrannie, la religion, le pouvoir continuent d'abaisser sans cesse autant dans
nos pays dits civilisés que dans les contrées reculées. Des combats de la vie,
franchement je n'ai jamais rien vu d'aussi beau qu'une manifestation de
femmes,quand toutes en cœur elles crient par milliers: oui à la solidarité
féministe! Oui à la lutte pour le bonheur! C'est beau, qu'est-ce que c'est beau!
Bientôt, vous connaîtrez les suffragettes, les premières de votre époque à
lancer le mouvement féministe, mais je m'égare...
Je n'ai pas beaucoup de
temps pour répondre à vos si nombreuses questions, car je pars bientôt pour
l'Amérique du sud, en Équateur. Peut-être sur une de vos cartes anciennes
verrez-vous cette lointaine contrée de l'autre coté du grand
Atlantique.
Je viens de travailler aux kiwis et je suis rentré assez
rapidement retrouver ma belle Muse. Ses parents ne sont pas au courant, elle
veut rester discrète, même ses copines ne savent pas que je suis avec elle,
personne à part quelques membres de ma famille savent que l'on est
ensemble.
Nous sommes issus du même milieu de classe moyenne. Moi
j'estime que cette histoire de classe est bête, enfin, c'est pour que vous
puissiez situer le contexte. Donc, personne ne se fait de souci pour elle à ce
sujet et ce n'est pas plus mal comme ça. Je n'aurais pas supporté d'avoir l'avis
des parents, et puis, même s'ils ne voulaient pas, je n'ai pas de compte à leur
rendre. Cela doit être très dur à votre époque. Elle n'a pas envie de se
marier, je lui ai justement posé la question et elle m'a dit que ça ne servait à
rien. Si le couple est uni, il doit y avoir confiance entre les partenaires
respectifs. Je pense qu'elle a raison, de vrais liens d'amour n'ont pas besoin
d'un mariage, car après ça devient une affaire financière, une organisation,
l'amour diminue et se transforme en habitude. Qui dit vie commune dit lassitude,
ennui et souvent, divorce, de nos jours...
Pour ce qui est de la dot, ça
ne se fait plus de nos jours. À vrai dire je n'y ai même pas pensé, et puis je
suis ruiné, criblé de dettes; c'est bien pour ça aussi que je pars, pour laisser
le temps faire son affaire sur mes affaires dont je n'ai rien à faire! On a
parlé de mon envie irrésistible de voyager, d'aller aux quatre coins du monde.
Elle m'a dit qu'elle le comprenait, je n'en revenais pas. Elle comprend ce
besoin que j'ai, ça m'a ému aux larmes. Elle m'aime et je l'aime aussi, je pense
qu'elle aura le droit de vivre d'autres histoires si je suis loin et je ne lui
en voudrai pas, on se retrouvera et la braise de nos sentiments renaîtra, j'en
suis sûr.
Je connais les jambes de la demoiselle fort bien, j'étais
content de la retrouver, et figurez-vous que pour mon anniversaire elle m'a fait
un très beau cadeau; ce fut la plus belle journée de ma vie. Une explosion de
sensualité au plus profond de nos corps et de nos âmes, pas la peine d'en dire
plus, vous avez compris... Elle est vraiment folle de moi, et c'est plutôt elle
qui m'a pris dans ses bras et sa volupté... J'adore me laisser faire ainsi, et
puis quand les choses sont bien engagées j'entre en action et elle adore ça. Et
ça dure, et ça dure, j'aurais pu continuer longtemps si les événements de la vie
n'étaient pas intervenus dans ce moment. Oui, après cela j'ai confiance en elle,
je la rends folle sans faire grand chose, j'en suis le premier surpris, c'est
chouette. En ce qui concerne la virginité, ce nétait pas son cas, et cela ne me
dérange pas. Je sais que ça peut vous paraître bizarre, pourtant dans le siècle
qui vient, c'est-à-dire bien loin de vous, l'éducation sexuelle sera une
priorité pour la stabilité de notre monde, et je pense qu'il est important de
connaître l'anatomie, de connaître le point G, de savoir ce qu'est un clitoris,
de connaître son corps et celui de l'autre pour aspirer à une meilleure entente
entre homme et femme. Ne croyez-vous pas qu'une jeune mariée et un jeune marié
seraient plus à l'aise après avoir fait l'aventure de plusieurs expériences
sexuelles et de la vie de couple, que s'ils arrivaient devant cette relation qui
commence pour eux sans savoir un peu comment pense un homme ou une femme,
comment faire marcher la machine à désir, comment la faire monter si on n'y a
pas été préparé, si on ne sait pas qu'il faut stimuler les choses, car comme me
l'a dit Priscilla: «il faut que la route soit bien mouillée pour que la voiture
puisse bien glisser, pour qu'il y ait du fun c'est essentiel». J'espère que je
ne vous choque pas. Si c'est le cas j'en suis désolé; je me dévergonde, voila
tout.
Et justement vous vouliez savoir pourquoi j'ai dit que je ne
voulais plus être gentil! Je voulais dire que maintenant j'assume avec joie ce
rôle d'amant épris du corps des femmes, épris de sensualité. Je ne suis plus du
tout cet adolescent timide, trop timide, qui avait peur de choquer les femmes en
leur parlant de sexe, alors qu'en fait elles ne sont pas toutes contre le fait
qu'on en parle. C'est maintenant que je m'en rends compte: j'aurais pu vivre
souvent une belle histoire pleine de passion mais j'avais trop de respect mal
placé. Depuis toujours je désire baiser et donner du plaisir à tous ces corps
qui passent devant moi et qui me désirent aussi. Voilà ce que je voulais dire
par «j'étais gentil». Là, vous avez deux possibilités: soit vous déchirez ma
lettre par dégoût, soit vous essayez d'imaginer que la vie et les rapports
humains seraient mieux si tout le monde se lâchait au contact chaud de la peau,
des caresses douces et interdites. Depuis trop longtemps on dit que la femme est
la pêcheresse. Mensonge! J'accuse les institutions religieuses d'être à
l'origine de la guerre des sexes, de toutes les guerres. Surtout que ces
fameuses institutions telle l'église romaine ont bien plus d'un curé cochon et
des bonnes sœurs accros au sexe (dévergondées) dans leurs églises! À force de se
retenir, ça ne m'étonne pas, si tu contiens une pensée, un désir, il va
ressortir tel un volcan, c'est irrémédiable.
Moi, en amour, depuis que je
vis cette passion, je suis bien plus tendre et gentil car, voyez-vous, chère
Emma, j'ose et ça plaît, oh oui! Mieux que lorsque je ne disais rien et ne
tentais rien, même pas une caresse dans les cheveux de celle qui me plaisait.
J'espère que vous comprenez tout ce que je dis. Ce sont des idées qui peuvent
faire peur, il faut du temps pour les apprendre, d'où l'importance d'une
éducation sexuelle (soft, bien entendu) à l'école, et pas ces foutus cours de
biologie où l'on ne nous parle pas vraiment de l'acte en lui même, comme si voir
un dessin du vagin ou du pénis allait nous faire comprendre comment tout cela
fonctionne! Quand j'y pense, je ne connais aucun prof assez libéré pour évoquer
le clitoris ou le point G, qui font pourtant partie de l'anatomie, rien. Il
n'est pas encore né celui qui conjuguera la biologie et les sentiments qui
naissent de la biologie, enfin, du corps.
Vous me disiez que vous aviez
de l'amertume de ne pas éprouver ce bonheur, oh mon dieu que vous avez l'air
triste... Ou plutôt en attente, je dirais, en attente de celui qui vous fera
rire à longueur de journée, de celui qui ne vous lassera pas et que vous ne
lasserez pas. Il viendra, je vous le garantis. L'âme sœur existe, j'en ai
rencontré plusieurs. Et ça vous arrivera aussi, comme ça m'est arrivé alors que
je n'y croyais pas du tout.
Bon, il est temps que je finisse mes bagages,
mon bateau part dans quelques jours d'Anvers, le fabuleux paquebot Grimaldi. Je
ne sais pas si j'aurai l'occasion de vous reparler de sitôt.
En tout cas,
j'aurai été ravi de discuter avec vous; peut-être un jour nous rencontrerons
nous. J'aimerais beaucoup partager plus de philosophie, plus de joie de nos
expériences, et plus si... Vous voyez ce que je veux dire. Vous devez être
choquée que je vous dise ça. C'est trop bête car c'est fini avec ma copine
depuis hier, ça n'aura pas duré très longtemps. Elle ne me l'a pas dit, il me
semble que c'est ce grand périple qui lui a fait peur pour notre couple, elle
aura préféré rompre plutôt que d'avoir mauvaise conscience si elle rencontre
quelqu'un d'autre. Je ne peux que la comprendre. Je peux aussi me tromper sur
ses intentions, ce sera un mystère que j'aurai à résoudre à mon
retour.
Je ne sais pas combien de temps je vais rester là-bas: trois
mois, six mois, un an, deux ou trois... Je me laisse porter par l'aventure et il
me tarde d'arriver sur les ruines du Machu Picchu au Pérou. Ce sera fabuleux.
J'aurai une pensée pour vous à ce moment-là, promis, je n'oublierai
pas.
Que du bonheur, fabuleuse Emma, et je vous en prie, sortez de votre
château: vous êtes une femme libre, il ne tient qu'à vous de savoir si vous
voulez être heureuse ou pas, si vous voulez vivre des passions aux quatre coins
du monde et de la vie. J'aimerais vous embrasser dans le cou pour vous faire
comprendre à quel point c'est vital et urgent pour votre équilibre de femme. Il
n'y a rien de plus doux, de plus sensuel et excitant qu'un baiser dans le
cou.
Courage, vive la libération des mœurs, vive Emma Bovary, la grande,
la belle, la passionnée.
Signé Raimon Lasbounours, voyageur solitaire et
explorateur de l'amour dans tous ses états.
Mon Dieu, mon cher ami, que vous vous enflammâtes! Savez-vous que je vous envie?
Vous avez l'air si charmé, si heureux, si comblé enfin! J'avoue que je n'ai pas
bien compris tout ce dont vous me parlez; un certain nombre de termes me
demeurent obscurs, et votre passion m'émeut au point que je versai des larmes
sur votre lettre. Des larmes, oui! Monsieur, vous me charmâtes, et je m'associe
de tout mon coeur à votre bonheur. Mais vous me dites que votre belle a rompu
vos fiançailles? Et vous ne perdez point votre belle faconde? Comme je vous
admire, cher ami, comme vous m'êtes précieux! Cela signifierait donc que le fait
seul d'aimer suffirait à combler les désirs de l'âme? Est-ce pour cela que vous
ne voyiez point l'utilité du mariage? Mais je crois comprendre, à vos discours
quelque peu désordonnés, vous en conviendrez, que vous n'avez point peur du
regard du curé ou bien de vos familles.
J'ai beaucoup réfléchi, monsieur,
et je suis certaine que vous avez raison. Voilà pourquoi, malgré votre imminent
départ pour un long et dangereux voyage -Ah! Comme j'aimerais, moi aussi,
voyager! Que les hommes sont chanceux de pouvoir ainsi parcourir le monde sans
peine et sans souci!- vous voici plein d'entrain et d'avidité pour la vie qui
vous attend. Vous me voyez bien heureuse de vous sentir si joyeux.
C'est
bien étrange, mon cher, de me sentir -alors que tout nous sépare, même le temps,
même la langue que nous partageons pourtant et qui parfois dans vos lettres
m'est si étrangère!- si proche de vous et si touchée par votre incroyable
enthousiasme et votre si adorable gentillesse.
Cependant, vil flatteur,
vous cesserez bien sûr de me couvrir de compliments que je ne mérite certes pas,
et qui me font rougir dans le sombre grenier où je me réjouis de parcourir votre
correspondance.
Vous me trouverez bien maussade, à coup sûr; mais
voyez-vous, si je partage votre liesse, je n'en suis pas moins tout à fait
égoïstement attristée de voir mon sort si terne à côté du vôtre, si plein
d'aventure! Je ne me sens pas l'âme à converser aujourd'hui; votre lettre m'a
bien abattue et tout me semble gris et morose ici; aussi, je serais bien
heureuse si vous vouliez me conter les détails de votre voyage; je suis certaine
que cela me distrairait d'avoir de vos nouvelles.
J'attends le récit de
votre traversée avec impatience,
Vôtre,
Emma B.
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