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Bonjour,
Ma mère m'a longuement parlé de vous
et de votre vie. J'ai lu le livre de Flaubert il y a quelque temps.
Enfin, ma mère m'a forcée à lire le livre de Flaubert, d'après elle
c'était un très beau livre et je devais faire un exposé, en cours de
littérature.
Je ne suis pas une personne qui lit beaucoup,
d'habitude, mais j'ai bien aimé. Il citait «Paul et Virginie», alors je
me suis dit que j'allais le lire, juste pour voir. Je ne l'ai pas fini,
on m'avait interrompue pour dîner, mais je suis arrivée au milieu et
c'est merveilleux. J'aimerais bien vivre dans un endroit comme ça. On
doit être tellement heureux.
Alors, je voudrais vous poser quelques questions.
Comment
recevez-vous nos messages? Dans des paniers à fruits? Vous les trouvez
entre les pages des livres? Croyez-vous en Dieu? Qu'est-ce que l'amour?
A-t-on une chance de trouver un jour le Grand, l'Unique Amour?
Madame, aimez-vous les églises? C'est beau, une église. Vous aimez ce qui est beau?
J'aime
bien la façon dont vous écrivez. J'imagine que tout le monde écrivait
comme ça, à l'époque, comme les lettres dans le livre sont écrites
pareillement. C'est très élégant. Oh, mais je suis bête! Au moment où
vous recevrez ma lettre, le livre n'était pas encore écrit. Vous devez
bien rire en m'entendant parler d'une chose qui n'existe pas.
Je
vous salue donc et vous demande d'excuser l'utilisation d'une adresse
e-mail jetable pour vous écrire: ma vraie était envahie par le spam et
la publicité.
Je m'en vais finir «Paul et Virginie»,
Sonia.
Ma chère enfant,
Savez-vous que vous m'avez bien longuement fait
réfléchir, et que je me suis montrée si préoccupée par votre gentil
courrier que j'en ai oublié mes travaux ordinaires? J'ai passé quelques
jours à rêver grâce à vous, mais aussi à me lamenter devant les
mystères de votre temps qui me font parvenir vos pensées sans que je
puisse, à mon grand dam, les interpréter et les comprendre comme je le
souhaiterais.
Ainsi, je ne comprends miette à votre histoire de
livre de ce M. Flaubert, que je n'ai pu me procurer puisque je n'en
sais point le titre; que vous mêlez à «Paul et Virginie», qui fut l'une
de mes lectures favorites lorsque j'étais jeune fille; mais dont vous
dites qu'il n'est pas encore écrit; que votre adresse est jetable et
qu'il existe une email, le spam et la publicité. Qu'est-ce donc encore
que cela? Sont-ce d'autres livres? Ou bien, peut-être, messieurs Spam
et Publicité sont-ils alors leurs auteurs? Et pourquoi voudriez-vous
jeter la email? Est-ce là un nouveau titre? J'en ai parlé à Lheureux,
et il a longuement bougonné, vexé sans doute de ne pas connaître ce
dont vous parlez, et enragé de ce que je ne pusse évidemment lui
révéler d'où venaient mes désirs de lectures. Il est bien commode pour
commander de petites choses, mais dès qu'il s'agit de sortir un peu du
commun, bien sûr, il n'a plus rien! C'est un personnage somme toute
assez grossier —je ne m'en sers que pour me désennuyer. Mais enfin,
passons, car je suis bien certaine que vous m'expliquerez tous ces
mystères —je me demandais aussi bien: pourquoi votre adresse
change-t-elle? Vous voyagez donc beaucoup? Êtes-vous de la famille de
romanichels? Ou monsieur votre père voyage pour ses affaires, peut-être?
Je
dois me résoudre à cesser de me tourmenter puisque je n'ai pas d'autre
espoir de réponse que celui que vous voudrez bien prendre le temps de
me donner; en attendant, je vais avec plaisir répondre à vos questions.
C'est
Justin qui me porte mes messages; c'est bien le seul en qui je puis
avoir confiance. Félicité est trop radeuse, voyez-vous; quant aux
autres messieurs, je ne puis évidemment être vue en leur compagnie. Je
soupçonne Lheureux d'être au fond déshonnête; et quant à Homais, il
serait trop gâté d'avoir de quoi me sermonner. Il faut donc parfois un
peu de temps pour que le petit me confie mes courriers; qu'il soit
laissé en paix par Homais; que Félicité soit occupée à quelque tâche
qui l'éloigne; que j'aie le loisir de dissimuler la lettre, entre les
pages des livres, en effet, ou bien dans mon petit secrétaire, où je
suis bien sûre que ne fouillera jamais mon mari —d'ailleurs il ne
fouille guère chez moi, ni mes comptes, ni mes journées, ni mes
sentiments, ni mon âme, ni rien.
Il est bien curieux, ma chère,
que vous sépariez vos questions sur Dieu et sur l'église. Eh! N'est-ce
pas là sa maison? J'ai aimé les églises, petite, puis demoiselle; les
ors, l'encens, la musique, la profondeur immense où résonnent les
orgues, la lumière rare que les vitraux colorent, l'air sombre qui
porte à rêver... J'ai aimé le luxe des ciboires, du calice, des
chasubles de fête, des robes de la Vierge, les décors pompeux de
l'église et l'odeur mélangée de bougie, d'humidité et d'encens; j'ai
aimé chanter aussi, à pleine voix, sous les voûtes peintes comme un
ciel plus clément que le vrai; j'ai aimé le mystérieux latin qui se
psalmodie comme une incantation. J'ai aimé Jésus, profondément,
passionnément, ma petite; j'ai souffert avec lui, j'ai pleuré avec
Marie-Madeleine, je l'ai pris sur mes genoux et l'ai porté au tombeau;
mais Lui, entendez-vous? Lui ne m'a jamais regardée, jamais vue, jamais
entendue. Dieu, parmi la volupté de richesse et la délicatesse des
honneurs de sa maison, oublie les hommes et se repaît de leurs prières
comme d'un succulent repas qu'on n'oublie que pour attendre le suivant.
Dieu, ma petite, ne s'occupe pas de moi, et pas plus de vous. Comme
l'Amour, Mademoiselle, qui ne sait que faire souffrir sans jamais rien
résoudre; jamais.
Aussi, heureusement qu'il existe de belles choses, car c'est là la seule façon d'être digne.
Ne me faites pas languir et expliquez-moi donc votre lettre.
Vôtre,
Emma B. |