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Bonsoir,
J'aimerais savoir si vous avez aimé votre mari. Si vous
avez été élevée dans un couvent, alors vous devriez voir la vie en
rose! Avez vous été forcée de vous marier? avez vous eu des enfants?
Je suis si curieuse, J'attends vos écrits!
Rachelle
Mademoiselle,
Je vous avoue que, malgré le désir pressant d'y
répondre, je ne comprends pas bien quelques-unes de vos questions.
Voici plusieurs jours que je les tourne et les retourne en mon for
intérieur, me répétant inlassablement vos interrogations, dont je dois
bien reconnaître que je ne saisis point le sens.
Il est plus
facile de vous dire si j'ai aimé mon mari. Et pourquoi ce passé dans
vos propos? Savez-vous donc, vous, mademoiselle, ce que c'est que
l'amour? Mais quel âge avez-vous donc? Êtes-vous mariée?
Connaissez-vous donc les doux tourments que l'on décrit dans les
romans, ces affres délicieux qui brûlent le cœur et les sens à la seule
évocation de l'objet aimé? Connaissez-vous cette impatience brusque et
frémissante qui vous mord l'âme et qui vous ronge sans cesse, sans
assouvissement? Cette mystérieuse connivence qui vous fait savoir, qui
vous fait sentir où est l'âme chère, l'âme compagne, ce qu'elle voit,
ce qu'elle sent à son tour? Connaissez-vous enfin cette félicité calme
et pourtant torrentueuse qui nourrit le cœur et le corps aux côtés de
ce que l'on aime?
Hélas! mademoiselle, si je puis vous décrire
avec douleur ces sentiments si purs et si déchaînés à la fois, c'est
que je les ai lus, c'est que je les ai pressentis dans mon âme, dans le
secret de mon âme esseulée et triste, sans jamais les goûter au fond de
mon cœur. J'ai cru, un instant, que j'avais aimé celui qui allait être
mon mari; j'ai humé avec douceur le printemps qu'il apportait dans ma
vie, l'espoir d'un joug meilleur peut-être, le trouble léger enfin qui
s'emparait de moi à l'approche de Charles, ou même à l'annonce de sa
venue. Mais que les jeunes filles rougissent, et elles se trouvent
éprises; que leur cœur batte plus fort à la découverte de la nouveauté,
voici qu'elles aiment; qu'un autre être leur accorde intérêt et
attention, suffisamment pour en éprouver de la coquetterie, et leur âme
est vouée. Quelle bêtise, mademoiselle, que celle des jeunes filles, et
quelles désillusions surtout les attendent dans le cloître obscur de
leur maison conjugale, dans le secret de la couche nuptiale, dans la
vie monotone et triste enfin qui est pis que celle du couvent, puisque
de celle-ci on a tout du moins l'espoir de sortir! Mais je ne sais,
mademoiselle, quel est votre état, et je ne peux vous en dire plus, car
ce sont là secrets de femmes, lourds secrets, hélas! que je ne me
risquerais pas à vous dévoiler sans savoir ce qui pousse votre
curiosité somme toute bien légitime.
Je pense que mon mari m'a
aimée plus que je ne saurais le lui avoir rendu; et la satisfaction de
la chair et de l'état ne le font guère s'interroger en lui-même; mais
je crois savoir que monsieur Bovary n'a pas beaucoup lu, et je ne le
vois guère se mêler des atermoiements des jeunes filles.
De
cette union bien morne naquit une fille; mon Dieu! Que cette enfant est
laide! Elle n'a guère de jugement ni de grâce; et je ne sais ce que je
dois retrouver à chérir en elle. Elle est enfin le fruit de noces que
j'aurais voulu n'avoir jamais vécues.
Mais voici ce que je ne
comprends pas: pourquoi devrais-je «voir la vie en rose» au sortir du
couvent? Que devrais-je voir dans cette vie? Comment la voir autrement
qu'elle n'est? Entendez-vous que l'on est forcée de se marier pour
sortir du couvent? Comment ne pas être forcée de se marier? Voilà ce
que je ne saisis pas bien; il faudra donc, mademoiselle, que vous
m'éclaircissiez sur ces points, ce qui me donnera par là même le
plaisir de vous relire.
Emma B.
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