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Laetitia
écrit à

Emma Bovary


Comment vivre avec l'ennui?


   

Chère Emma,

Comment vivre avec l'ennui? Lorsque les grandes amours sont perdues à jamais, lorsque les journées passent et se ressemblent, trait pour trait, au fil des mois et des années. Le temps passe, lui, n'épargnant personne sur son passage, et pourtant l'on voit les autres s'épanouir quand nous, nous dépérissons. Comme si l'autre avait en lui une force que nous n'avons pas. Un mauvais mariage, un amour perdu, une vie sans couleur, et l'ennui nous envahit...

Est-ce pour ces raisons que le désespoir t'a embrassée tout entière pour ne plus jamais te libérer –vivante en tous les cas? Avais-tu perdu tes rêves, Emma? Et peut-on vivre lorsque l'on a perdu ses rêves?

Laetitia


Chère mademoiselle,

-car seule une demoiselle sans doute a encore assez de vivacité pour me parler d'espoir!-

Vous n'imaginez pas dans quels noirs abîmes votre lettre m'a plongée. Dieu! que vous fûtes cruelle, sans avoir voulu l'être! Car je le vois, je le lis, je le sens: tout dans votre missive n'est que plainte et compassion pour moi. Ah, ma chère petite, que vous êtes douce, et combien votre courrier me réchauffe à présent après m'avoir glacé le cœur!

Car enfin, tout le monde s'ennuie, je crois! Chaque femme, une fois mariée, doit sans cesse vaquer aux soins du ménage et faire toujours les mêmes tâches, répétant sans relâche le même chemin dans la maison... s'adressant aux mêmes fournisseurs pour prévoir les mêmes provisions... demander les mêmes choses au même homme, avec les mêmes mots... Que nous reste-t-il? Les magazines de mode, la musique... et la marque des ans qui ne se voit pas mais qui ronge, un peu comme les saisons qui passent lentement, comme l'hiver qui s'allonge en pluie et en jours sombres, dissimulant le printemps neuf et frais qui s'éveille gaiement un jour, vous redonnant un instant l'âme primesautière: vous ne l'aviez pas vu et cependant il est partout autour de vous; les oiseaux jubilent, les bourgeons craquent à vous faire sursauter, les chatons ébouriffés sortent des haies, mal léchés, et vous vous apercevez que la dernière neige est loin, et que la boue de la route s'assèchera bientôt...

Je vous fais sourire, peut-être, jeune enfant: sachez pourtant qu'un jour, vous vous réveillerez, mais ce ne sera pas le printemps qui fera gonfler vos jupes et allégera vos jambes: ce sera de réaliser tout de bon que vos tempes sont subitement bien claires, que l'homme a soudain les cheveux gris, et que tout! tout, vous dis-je! tout est derrière vous. Mais ce ne sont pas les frimas grelottants que vous aurez laissés, le claquement de l'eau gelée, le ronron du poêle, les pattes de martre dans la neige, les flaques durcies et les chemins creux tout déshabillés: loin de renaître, vous aurez laissé derrière vous toute votre vivacité, votre entrain, votre gaieté, la rondeur pleine de vos bras, le velouté des joues, le noir brillant des cheveux, l'éclat neuf des dents, tout ce qui enfin faisait de vous quelqu'un qui va être.... et pour n'avoir pas été, vous aurez séché vos mains dans l'eau de vaisselle, voûté votre dos dans les inquiétudes et l'attente, délavé vos yeux dans les larmes de la détresse, épaissi votre taille à vivre. À vivre! Mais à vivre quoi! À vivre quoi? Votre vie de femme, que vous ne connaissiez pas, qui vous promettait tant... tant de mystères, tant de joie, tant d'imaginations de jeune fille, tant d'anecdotes que l'on conte dans les romans! Mais qui s'oublient, hélas, quand on doit payer le bois, payer le rôti, décrotter des bottes, débarbouiller les enfants, quand on doit ôter sa chemise le soir pour se glisser dans le lit froid occupé par celui à qui vous le devez...

Eh bien, ma petite, voici: je le vivais, votre lettre m'a fait le voir. Je le savais, mais vous m'avez fait m'en souvenir. Et je n'ai plus que la fin de l'automne et que l'hiver à attendre... à attendre, encore.

E. B.

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