Alexandra
écrit à

Emma Bovary
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Madame, Mille pardons, Madame, de mon retard à vous faire envoyer ma missive,
mais j'étais ces derniers temps assez abattue et n'ai pu trouver la
force et le courage de dissimuler mes lectures et ma réponse. Puis
Justin est, ces derniers temps, fort agité, et il m'est pénible de lui
demander la discrétion nécessaire à ma correspondance particulière. Madame, C'est avec plaisir que je réponds à vos questions. Sachez que ces propos ne me viennent pas des expériences que vous avez citées. Je ne suis en fait qu'une jeune fille désillusionnée avant l'âge sur ces choses. Oui, je peux le dire, l'amour m'a fait souffrir... Je ne dis pas que je ne retomberai jamais amoureuse, ce serait mentir, et je dois l'avouer, malgré mes mauvaises expériences, je serais bien triste de ne plus jamais le rencontrer, car qui peut vivre éternellement sans amour? Je me suis néanmoins promis d'être moins naïve. Mais je ne veux pas vous importuner à ce sujet, sachez, bien que je n'eusse pas de questions à vous poser, que j'ai eu plaisir à vous écrire. Je vous passe le bonjour, Alexandra Comment? Une jeune fille? Mais comment, à votre âge, l'amour peut-il vous avoir déçue? Comment avez-vous rencontré de jeunes gens? Un ami de vos parents, peut-être? Vous a-t-il laissé entrevoir des promesses qu'il n'a pu tenir? Vous ne m'importunez pas, ma chère: vous me désennuyez au contraire. Aussi, j'aimerais beaucoup connaître les détails de votre malheureuse histoire; savez-vous que je serais moins morose si je trouvais à causer... Mais je ne veux raviver en vous les douleurs d'une blessure non encore refermée. Je vous plains tant, pauvre chère, si vous saviez comme je vous plains! Et comme je vous comprends! Allons, laissez là les pleurs, nous n'en finirons jamais... Il est tant de causes pour s'effondrer... Emma B. Madame, J'ai vécu, il y a quelques temps déjà, le bonheur d'un amour passionné et réciproque. Comme vous pouvez le deviner, cette histoire n'est plus d'actualité. En plus de ce chagrin, l'être que j'aimais le plus au monde s'est comporté, suite à notre rupture, d'une manière détestable envers moi. J'étais autant attristée qu'étonnée: comment pouvait-on passer de l'amour le plus sincère à cette haine injustifiée? Maintenant que nous sommes loin l'un de l'autre, et bien que j'aille beaucoup mieux, je ne veux pas que ce genre d'histoire recommence... Je crois encore en l'amour, mais je suis beaucoup plus réaliste maintenant. Ce malheur aura donc tout de même entraîné une bonne chose. Sachez que j'ai pris plaisir à lire votre vie et à vous avoir raconté une partie de la mienne. En espérant de nouveau correspondre avec vous prochainement, Madame, et en vous remerciant de m'avoir répondu, Alexandra Mais, ma chère, que vous paraissez donc sage! La douleur n'a-t-elle point tant de prise sur vous, qu'ainsi vous sachiez prendre votre parti du destin des sentiments? Ah! que je vous admire donc! Si jeunette, vous voici, ma parole, assez philosophe! Comme je vous envie, et si j'avais pu être sage telle que vous... Nous sommes bien malheureuses, allez, nous autres femmes; séduites et abandonnées, tour à tour muses et poids indésirables, nous sommes le jouet d'un destin cruel que les hommes se plaisent à parier aux dés les soirs de beuverie, parmi l'affreux visage rougeaud des charretiers; et le tourment des passions n'a de cesse de nous enchevêtrer dans les déraisons de l'amour et de la souffrance... Que nous sommes peu de chose, et combien fragile est mon âme dans la tempête de la douleur! Et que j'aimerais avoir votre élégance calme et votre dignité! Je me suis réfugiée vers Dieu; mais il ne m'a pas entendue. Après le monde des hommes, laid et sale; après le monde d'en haut, sourd et aveugle, que nous reste-t-il? Que nous reste-t-il? Votre Emma B. |