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Philippe C.
écrit à

Emma Bovary


Avez-vous des questions ?


   

Madame,

Inconnu de vous (qui me faites pourtant rêver), j'ai du mal à accepter cette idée étrange qu'il m'est possible de vous écrire, et mieux encore de vous lire. Hélas, je n'ai guère de questions à vous poser, tellement il me semble vous connaître et vous comprendre; je sais qu'il peut ne s'agir là que de douce illusion... Mais de telles illusions ne résistent pas aux réponses à des questions inutiles, qui cherchent à dévoiler des mystères et les tuent ainsi, pertes irréparables.

Mais il me semble qu'inversement vous pourriez avoir des questions à me poser, vous qui ne savez pas ma vie comme je sais la vôtre, vous qui vous ennuyez de pauvres aventures dans cette époque qui n'est pas pour vous, tant vous étiez plus faite pour vivre en mon temps que pour survivre dans le vôtre.

Vous êtes libre au moins de m'écrire, et de poser toutes les questions qui pourraient ouvertement ou secrètement vous hanter; je tenterai d'y répondre aussi diligemment et pertinemment que faire se pourra. Vous savez peut-être, et sinon sachez-le, qu'aucune question n'est indiscrète et que seules des réponses peuvent l'être.

J'ose à peine attendre votre réponse, ou plutôt vos questions; je n'ai d'autre vaste ambition que celle de vous désennuyer.

Humblement vôtre,

Philippe C.


Ah, Monsieur!

Oserai-je vous l'avouer? Vous me fîtes frissonner. J'ignore comme vous avez su lire en mon âme, que je sens obscure et qui me hante sans que, abritant en mon sein ce cancer qui me ronge, je pusse l'en exhaler pour la faire luire au soleil ; j'ignore ce qui vous pousse ainsi à bien vouloir enchanter les jours mornes de cette pauvre femme qui vous est reconnaissante de votre pensée plus qu'elle ne le saurait dire.

Oui! Oui, Monsieur, parmi les étranges courriers que je reçois, le vôtre est comme le Phare d'Alexandrie: il éclaire, illumine la nuit où je me trouve, comme le marin en perdition sur un radeau et tenaillé par une soif inextinguible que la mer verte lui renvoie en le narguant... Vous épancherez donc ma soif, Monsieur!

Pardonnez les atermoiements égarés d'une femme! Pardonnez la hâte que je mets à écraser la plume, à additionner les phrases, vu l'état de folie où vous m'avez plongée! Mais je ne devrais pas vous parler ainsi: souffrez que je vous satisfasse et que je vous engage à me décrire en effet la vie qui est la vôtre, si loin de la mienne... Et, pour tout vous dire, la soif me taraude en effet: d'abord, comment se fait-il que vous pussiez connaître mon histoire? Moi qui suis si obscure, si terne, si loin du monde. Ah! ne me dévoilez pas, Monsieur, quelque chose qui me fît souffrir et, si mon nom vous est connu, j'ose croire qu'il l'est pour une bonne cause!

Qui suis-je donc, Monsieur? Qui suis-je?

Qui vous savez...

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