Lettre d'acceptation
d'Emma Bovary
à l'Éditeur

 
Monsieur,

Je rougis de devoir vous avouer que nous ne nous connaissons pas, mais je suis certaine que vous pardonnerez d’avance à mon audace de prendre la plume sans recommandations.

Je vous demande, par la même occasion, de garder secrète une éventuelle correspondance entre nous; car je suis une femme de bien, malgré la liberté que je prends aujourd’hui de vous adresser une missive que j’ai dissimulée à mon mari. C’est un homme compréhensif mais rigoureux; et sans doute il ne comprendrait pas les raisons qui me poussent aujourd’hui à vous dévoiler le fond de mon cœur.

Je vis dans la campagne rouennaise; mon mari est un homme de science, très occupé par son travail. L’éducation que j’ai reçue, si elle m’a ouvert des horizons de pensée dont ne peuvent se targuer toutes les femmes de notre siècle, est aussi ma croix; car elle m’a aussi montré des mondes où, depuis mon mariage, je n’ai plus aucun espoir d’accéder; elle m’a parlé de rêves qui ne seront jamais les miens, et d’élévations spirituelles qui me manquent cruellement là où je vis.

Comprenez-moi bien: je m’ennuie à mourir au milieu des paysans du village, qui n’ont d’yeux et d’oreilles que pour divers racontars insupportables; je suis moi-même fille de paysans, mais j’ai pu espérer dans ma trop courte innocence que ma condition aurait l’heur de s’élever un instant. Mon mariage est pour l’instant une somme de désillusions. Ma fille, fruit de cette union, ne suffit pas à m’extraire de cette languide monotonie des jours pluvieux ; et quelques intérêts que j’ai pu partager avec des amis n’ont hélas que duré le temps de découvrir les véritables sentiments qui les animaient. J’ose à peine écrire que la religion m’a, elle aussi, apporté des joies qui ne furent que trop passagères, et que le curé du village, ministre d’un Dieu que je n’entends pas, ne répond aux aspirations que de celles qui s’arrêtent dans la dévotion bigote d’un fanatisme tout pétri d’égoïsme plus que de partage, d’acerbe humilité plus que d’interrogations, de refus enfin plus que de conviction.

C’est pourquoi, Monsieur, je ne rougis plus guère à l’idée de vous imaginer en train de lire ma lettre, que vous voudrez bien considérer comme un appel au secours destiné à rompre une solitude que je ne crois pas avoir méritée. J’ai entendu parler de votre fantastique machine par monsieur de Maupassant; et c’est de bonne grâce que j’aimerais me prêter au jeu de la correspondance avec des personnes qui, si elles ont l’inconvénient pour la décence de m’être inconnues, ont aussi l’avantage pour les bons usages d’être fort éloignées de moi, et de m’apporter peut-être des éléments nouveaux qui me permettront de jouir d’une existence possible – au moins rêvée.

Je vous laisse seul juge, Monsieur, de ma situation. J’attends votre réponse avec espoir, et par le même biais que celui de mon expédition; car vous comprenez bien qu’une femme de ma condition ne peut se permettre, surtout dans une petite ville, de déchoir à ce point à la discrétion qui lui est recommandée.

Emma Bovary

P. S. Je ne saurais trop insister sur la discrétion qui devra être la vôtre ; en particulier, si je vous prie d'excuser d'avance la longueur de ma lettre, veuillez aussi accepter ma demande de bien vouloir aussitôt la brûler. J'en ferai de même avec votre réponse.