Mademoiselle,
Il me fait grand plaisir de
pouvoir vous informer sur les sujets que vous mentionnez. Comme il m’est déjà
arrivé de discuter de Rocroy avec vos contemporains, je vous donneray la mesme
response que je leur fis alors. Mais n’hésitez point à me questionner davantage
si vous voulez en savoir plus.
Cette bataille eut lieu au mois de may
1643, alors que Louis XIII venoit tout juste de rendre l'asme et que mon père
m'avoit escrit pour me demander de rentrer à Paris. Je refusay absolument: je
n'allois point abandonner mon armée, qui n'estoit plus qu'à un jour de marche
des Espagnols. Ces derniers avoient decidé de mettre le siège devant Rocroy,
ville fortifiée située à la limite du royaume. Mais sa garnison n'estoit pas
très importante et la ville ne pouvoit point tenir longtems sans secours. Après
de vives discussions lors du conseil de guerre que je fis tenir le soir du
dix-sept may, il fut décidé de marcher sur Rocroy et de livrer bataille aux
Espagnols. J'estois d'avis, comme une bonne partie de mon estat major, qu'il
falloit attaquer. Une victoire auroit une grande importance dans les
circonstances de la mort du Roy. Nous ne pouvions laisser les Espagnols entrer
en France en nous limitant à seulement tenter d'envoyer des renforts dans la
ville. Le lendemain, l'armée de vingt-cinq mille hommes estoit en marche vers
Rocroy où nous arrivasmes dans l'après-disner.
L'effet de surprise fut
de nostre costé. Les Espagnols avoient une armée d'environ vingt-six à
vingt-huit mille hommes et heureusement pour nous, ils ne nous attendoient point
et nous laissèrent le tems nécessaire pour nous placer dans un endroit propice,
les laissant dos à la ville. Malgré notre bonne position, les Espagnols nous
canonnoient et cela causa évidemment des pertes dans nostre armée. Et à cause
d'une mauvaise initiative d'un de mes mareschaux de camp, La Ferté, ils eurent
une belle occasion de faire encore plus de dommage sur notre aile gauche. Mais
ils ne l'exploitèrent point et nous pusmes replacer tout le monde à tems à son
poste. La bataille devoit estre livrée le lendemain mais les plans ne tardèrent
point à changer. Dans la nuit, un déserteur du camp espagnol nous apprit que ces
derniers attendoient des renforts importants vers sept heures et qu'ils
passeroient alors à l'attaque. Sans hésiter, nous décidasmes de devancer nostre
propre attaque et moins d'une heure plus tard, vers quatre heures, nostre aile
droite avançoit vers l'ennemi dans un silence complet. Ce fut la surprise totale
du costé des Espagnols qui perdirent en une heure leur aile droite. Mais après
cette manoeuvre, je me rendis vite compte que mon aile gauche estoit en danger,
encore une fois en raison d'une mauvaise initiative de La Ferté. Les Espagnols
réussirent alors à capturer nostre artillerie et à la retourner contre nous. Le
baron de Sirot réussit à arrester le recul de nos troupes mais la bataille
estoit loin d'estre gagnée.
À la vue de la situation fascheuse dans
laquelle se trouvoit l'armée à ce moment-là, je déciday de tenter de déborder
l'ennemi afin de surprendre son aile droite en arrivant par l'arrière. Je fonçay
sur l'ennemi suivi de mille cinq cents braves cavaliers et nous atteignismes
nostre but: le baron de Sirot, qui attaquoit déjà par le devant, fut bien
heureux de nous voir arriver par l'arrière, vous pouvez m'en croire! C'estoit
maintenant nostre armée qui dominoit le champ de bataille mais celle-cy n'estoit
point encore gagnée pour autant. Car si nous avions enfoncé l'aile gauche et
l'aile droite de l'armée espagnole, il restoit encore au centre les bataillons
d'infanterie, les Tiercos Viejos. Je menay moy-mesme mes troupes d'infanterie à
la bataille mais les Espagnols nous reservoient une surprise. Au milieu de leur
formation se trouvoient quelques pièces d'artillerie, qui firent beaucoup de
dommage dans nos rangs à chaque tentative. Mais nous avions retrouvé nos canons
et notre artillerie se mit à canonner les Tiercos Viejos. Ceux-ci, ayant de
moins en moins de munitions, feignirent de vouloir se rendre et lorsque nous
nous avançasmes vers eux, ils se remirent à nous tirer dessus ce qui eut pour
effet de provoquer la colère de nos troupes. Un véritable massacre s'engagea
mais je réussis à y mettre fin. La victoire fut acquise. Quelles troupes
valeureuses! Quel courage dans la bataille! Lorsque je repense aujourd'huy
encore à ces hommes qui se sont battus et à ceux qui y ont laissé leur vie, je
ne puis qu'estre admiratif de leurs actions et de leur volonté.
En ce qui
concerne le sujet de vostre deuxiesme question.
Mesme durant la Fronde,
je ne me suis jamais soulevé contre le Roy ou son autorité. Je n’avois point de
raison de le faire alors et je n’en eus point davantage dans la
suite. L’entourage du Roy, qui n’estoit alors qu’un enfan, ainsy que leurs
actions, m’ont poussé vers la révolte. Mais jamais je n’ay mis en doute
l’autorité du Roy. Et je n’ay jamais eu l’envie ou le besoin de le
faire.
Quant au duc de Beaufort, vous connoissez sans doute la rivalité
qui exista de tout tems entre nos deux familles. Cela n’empesche point les
alliances. Mais je puis vous asseurez qu’il ne fut point question de mariage
entre luy et ma sœur, qui espousa le duc de Longueville.
Vostre
desvoue,
Louis de Bourbon
Monsieur,
J'ai lu votre missive et ce que vous écrivez m'a surpris. Mon
admiration a bien sûr augmenté, parce que l'art de la guerre n'a jamais été
facile, même à mon époque, et je crois qu'avoir écrit votre nom dans une des
batailles les plus importantes de l'histoire moderne n'a fait que grandir votre
honneur qui est bien connu jusqu'à mes jours.
J'ai lu la version
espagnole de Rocroi qui, bien qu'étant espagnole, ne diminue pas vos actions ni
surtout votre attitude envers la guerre et au champ de bataille. Je suis bien
contente de votre réponse mais je vous demande, en dehors de la guerre, ce que
vous pensez des Espagnols, pas seulement aux champs, mais aussi comme pays et
même les rois? Je vous le demande sachant que pour les Français de votre époque,
ils étaient vos pires ennemis.
J'attends votre réponse et vous admire au
Mexique,
Mariel
