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Pierre Bourdieu

     
   

Votre définition de l'Etat

   

Cher Monsieur Bourdieu,

Pourriez-vous nous résumer simplement votre définition de l'État?

Merci!

Stéphane


Très sincèrement, non. L'État n'existe que sous la forme d'une représentation, laquelle a varié beaucoup au fil du temps. Il n'est donc possible de rendre compte de ce qu'est aujourd'hui l'État (dans les pays occidentaux) que si l'on s'attelle à en faire l'histoire. Le sujet est extrêmement vaste et ne peut être abordé de façon rigoureuse que si on circonscrit la problématique au sein de laquelle on est curieux de caractériser l'État.

Si vous me précisiez la raison qui vous pousse à vous interroger sur la nature de l'État, peut-être pourrais-je alors vous soumettre mon point de vue.

Pierre Bourdieu


La raison de ma question est fort simple: lors d'un cours de politique, j'avais à faire une dissertation sur «la définition de l'État» selon Marx, Weber et vous.

Pour ce qui serait de votre définition, j'en suis venu, malhabilement je l'avoue, à celle-ci:

L’État est l’aboutissement d’un processus de concentration des différentes espèces de capital: capital de force physique ou d’instrument de coercition (armée, police), capital économique, capital culturel ou informationnel et capital symbolique qui conduit à l’émergence d’un capital proprement étatique, ou métacapital, qui permet d’exercer un pouvoir sur les autres espèces de capital.

Puis, pour asseoir cette définition, j'ai tenté de la justifier ainsi:

Selon Bourdieu, la société est divisée entre dominants et dominés. Les membres de la classe dominante, la noblesse d’État «qui puise la conviction de sa légitimité dans le titre scolaire et dans l'autorité de la science et de l’économique», se légitime de technocratie pour s’approprier le pouvoir de l’État tout en maintenant la perception d’une attitude désintéressée. Celui-ci ne serait que la résultante de l’évolution du processus de concentration des différentes espèces de capital de force physique, économique, informationnel et symbolique qui lui permet dès lors de s’imposer comme ultime pouvoir de domination économique, social et culturel.

Afin de se légitimer davantage, l’État utilise son pouvoir de domination afin d’imposer cognitivement sa ligne de pensée, notamment par l’école. Il maîtrise tellement bien l’art de la manipulation qu’il réussit à transformer les conséquences de ses gestes (chômage, pauvreté, immigration, échecs scolaires) en problèmes sociaux de façon que même les sciences sociales les légitiment en les étiquetant de problèmes sociologiques. Bourdieu mentionne particulièrement le rôle joué par les juristes qui développent la raison d’État où la bureaucratie en viendrait même à faire adopter des lois et règlements servant à définir son fonctionnement et reconnaissant ses principes, tout en satisfaisant ses propres intérêts narcissiques.

Au sujet de l’endoctrinement scolaire, il cite Thomas Bernhard en disant que «L’école est l’école de l’État, où l’on fait des jeunes la créature de l’État […] L’État a fait de moi un homme étatisé, un homme réglementé et enregistré, et dressé, et diplômé, et perverti et déprimé.» Mais de plus cette programmation intellectuelle fonctionnerait tellement bien que lorsque l’État essaie d’y apporter des changements comme la grammaire, l’orthographe ou des changements aux programmes scolaires, c’est tout le tissu social qui se hisse contre ce changement qu’il a réussi à nous enseigner comme la «one and only best way».

Bourdieu se sert des différentes formes de capitaux afin de rationaliser son analyse. Ces capitaux servent entre autres à définir le statut ou la position sociale d’un individu dans cette société. Voyons-les de plus près:

Capital de la force physique

Cette forme de capital représente les forces de coercition que sont l’armée et la police. L’armée est en fait une armée professionnelle, isolée de la société et monopolisant la force autour du périmètre externe du territoire légitime de l’État. Celle-ci fut créée par l’élimination des forces féodales et de la concurrence interne. Puis, afin de se protéger de la rébellion de cette concurrence interne, et d’assurer le monopole de la force à l’intérieur du périmètre, l’État créa la police.

Capital Économique

Afin d’approvisionner ses forces coercitives qui nécessitent de grandes ressources, l’État mit en place l’impôt fondé sur le prélèvement sans contrepartie et la redistribution qui sert également à la transformation en capital symbolique. Afin de régulariser et d’endoctriner la normalité des prélèvements, l’État parvint à institutionnaliser, à bureaucratiser et à nationaliser ceux-ci en instaurant différents modes répressifs à l’opposition en se servant de son capital coercitif. Cette nationalisation, qui se manifeste par l’accroissement d’un sentiment d’appartenance, vient en fait renforcer davantage le poids du pouvoir économique entre autres par la création de la monnaie nationale. Donc, le capital coercitif nécessite le capital économique qui génère le capital symbolique, qui nécessite le capital coercitif. Au niveau de la société et de ses individus, le capital économique tend à se transmettre de génération en génération, de telle sorte que la classe dominante parvient à maintenir en place son exclusivité du pouvoir.

Capital informationnel et culturel

En concentrant les ressources économiques, l’État parvient à monopoliser l’information. C’est ainsi qu’il peut mieux la rassembler, la colliger, la contrôler et la redistribuer afin de supporter ses manipulations d’autosatisfaction (endoctrinement). Il est donc à même de manipuler la statistique et la comptabilité nationale, la cartographie, la culture, le système scolaire et l’identité nationale. Au niveau social, on peut noter que cette culture tend à être principalement liée au diplôme et à l’ancienneté de son accès par la famille.

Capital symbolique

Le capital symbolique est en fait l’exercice de la perception que l’on se fait des autres forces de capitaux selon une interprétation cognitive et personnelle que l’État est parvenu à nous inculquer. Un peu dans le même sens que la définition du conflit d’intérêts, il y a conflit d’intérêts non pas lorsqu'il est réel, mais lorsqu’il y a perception de celui-ci. L’État tente alors d’influencer cette perception à l’aide des autres formes de capitaux. Chez nous, un parallèle est possible en comparant le programme des commandites du gouvernement fédéral qui avait pour but d’influencer la perception cognitive des gens. Du point de vue social, c’est ici qu’entrent en jeu LA politique et ses jeux de pouvoir ou d’utilisation du cercle des relations afin de favoriser l’insertion des enfants dans le monde scolaire privilégié ou le marché du travail, ou tout simplement par les nominations partisanes aux titres de noblesse ou aux faveurs qui, en retour, renforcent ce propre pouvoir, à l’intérieur même de l’État technocrate.

Selon vous, est-ce que j'ai espoir de pouvoir prétendre avoir compris vos enseignements quelque peu ou devrais-je me reconvertir immédiatement au macramé?

Merci!

Stéphane Bastien


Rassurez-vous, vous me semblez développer des idées qui sont assez justes. Il y a cependant une chose qui mérite, je crois, d’être quelque peu reprécisée. Tout au long de votre justification, vous parlez de l’État comme d’une personne dotée d’intentions. En somme, votre État est hypostasié. Une question importante est ainsi escamotée: c’est celle de savoir à qui l’État profite. Et cette question n’est pas aussi simple à résoudre qu’il n'y paraît. Car il peut exister des bénéficiaires directs et des bénéficiaires indirects. Ainsi, il arrive que la bourgeoisie marchante préfère que le pouvoir politique revienne à la petite bourgeoisie arriviste, car celle-ci, tout en pensant poursuivre ses propres intérêts, peut servir ceux de la bourgeoisie marchante. Ce n’est, bien sûr, qu’un exemple parmi d’autres. Il est en outre une autre question qui mérite aussi d’être posée: c’est celle du déplacement des pouvoirs vers d’autres lieux que l’État. Bref, la question est complexe et ne peut être résolue par l’exposé d’un mécanisme continu de monopolisation.

Mais je vous encourage à poursuivre votre réflexion; vous êtes assurément sur la bonne voie.

 Pierre Bourdieu