Trop de sociologie? |
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| Je suis effrayé de la place que prend aujourd'hui la
sociologie, cette science assez récente est aujourd'hui vraiment envahissante.
Tout (ou presque) est vu sous l'angle des classes... Et l'individu seul... Vas-tu
défendre la sociologie, maintenant que tu as quitté la cité
des Hommes? Bon et sinon, Pierre, c'est vraiment toi? Alors dis-moi quel est le nom de ton ami sociologue dont le nom est aussi celui d'une boisson, hein! Hein! Bien sociologiquement, Fergal |
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| Vous êtes loin d'être le seul que la sociologie
effraie. Il ne serait peut-être pas inutile de tenter de savoir d'où
provient cette frayeur, ce qui l'explique. Vous affirmez que la sociologie prend aujourd'hui beaucoup de place. Je n'en suis pas personnellement persuadé. Bien sûr, nous avons assisté au cours de la dernière décennie à une expansion des structures académiques qui prétendent organiser la recherche et l'enseignement dans le domaine des sciences dites humaines. Il existe à présent une multitude de diplômes qui sanctionnent des formations censées devoir une part importante de leur autorité à la sociologie. Et dans le même temps, le nombre de publications (livres, revues, périodiques) que l'on trouve à la rubrique «sociologie» des libraires n'a cessé de croître. Mais il faut bien constater que, simultanément, la rigueur en a pris un méchant coup. On assiste en effet à une dérive de plus en plus fréquente de la recherche. Celle-ci s'asservit d'autant plus volontiers aux exigences de la politique, de la production et du marché qu'elle a été placée en situation de trouver ses moyens d'existence auprès de ceux qui sont devenus ses clients. Les conditions d'une recherche rigoureuse, telles que Max Weber - par exemple - les avaient définies, sont à présent souvent regardées comme dépassées. Or, croire que ce qui est nouveau est a priori meilleur est la première caractéristique de la mode et non celle du progrès. Et la mode dévaste souvent les meilleures choses, en ce qu'elle dissimule l'erreur et stigmatise le juste. Si l'on obtenait que le mot «sociologie» soit réservé aux efforts rigoureux déployés par certains chercheurs afin de fournir des hypothèses explicatives sur la manière dont les choses se passent au sein du monde social (ce que l'on n'obtiendra évidemment pas), on devrait sans doute constater que la sociologie occupe une place aujourd'hui bien plus modeste que ce ne fut le cas il y a dix ou vingt ans. Encore cette sociologie-là maintient-elle un souci permanent de qualité qui est tout à fait réconfortant. Tout cela pour vous dire qu'il me paraît que la sociologie peut effrayer de deux façons différentes. Si c'est son omniprésence qui vous préoccupe, je suis prêt à vous conseiller de l'ignorer le plus possible, car cette sociologie omniprésente vous apprendra bien peu de choses, si ce n'est à avaler les couleuvres que produit l'idéologie actuelle, celle qui prétend n'en pas être une et qui donne le change en affirmant la mort des idéologies. Si c'est l'aspect dérangeant de la sociologie rigoureuse qui vous préoccupe, alors je ne puis que vous suggérer d'être d'autant plus attentif à ce qu'elle énonce. Car il est vrai que la sociologie ne peut que déranger, dès lors qu'elle met au jour des causalités invisibles pour l'acteur profane du monde social. Et si votre réaction consiste à rejeter ce qui vous dérange, à le prendre pour faux, dites-vous bien alors que vous risquez fort de rester le jouet des déterminations sociales. Pensez, par exemple, que Durkheim a publié en 1897 une étude qui démontre que le suicide est un acte dont les principales déterminations sont étrangères à la conscience de l'individu et que, néanmoins, un siècle plus tard, on continue de traiter les rescapés du suicide comme des personnes responsables de leur état qui mobiliseraient abusivement des moyens médicaux. L'effroi devant la connaissance sociologique provient bien sûr de l'inévitable prétention qu'a celle-ci de fournir à propos du comportement humain une explication qui dément celle communément admise. Ce qui détermine l'homme à agir échappe pour une grande part à sa conscience, mais n'empêche pas celui-ci de se convaincre qu'il connaît les motifs de ses actes. On pourrait même dire que c'est précisément par le biais des raisons que l'homme se donne d'agir que jouent les déterminations qui, à son insu, vont le pousser à faire ce que le système social attend de lui. Voilà qui rend la lucidité coûteuse, coûteuse et incertaine. Car il ne suffit pas d'échafauder des théories qui contredisent le sens commun pour s'oser croire dans le vrai. Il importe en effet de mesurer, de vérifier, d'expérimenter, d'éprouver, de critiquer, d'étalonner, de collationner et j'en passe. La recherche est un combat incessant contre l'erreur, à commencer par ses propres erreurs. Et l'individu seul? me demandez-vous. Vous voulez probablement suggérer, par votre question, qu'il ne conviendrait pas de négliger ce que l'on peut apprendre sur le comportement humain en se penchant sur ce qu'il ne doit pas à l'influence des autres. Eh bien, je suis près à vous concéder que l'homme n'est pas seulement le produit de son milieu. Mais si les déterminations sociales restent, malgré la difficulté, détectables et mesurables, il n'en va sans doute pas de même du reste. Il est sans doute loin encore le temps où les progrès de la génétique permettront d'isoler ce que le comportement doit aux gènes. Et en attendant, il serait dommage de ne pas prospecter ce qui est dès à présent accessible, à savoir le monde social. Encore faut-il le faire avec méthode et modestie. Quant à votre question au sujet d'un ami sociologue portant le nom d'une boisson, elle m'étonne. Non pas parce que j'eus plusieurs amis dont le patronyme évoquait un breuvage, mais parce qu'elle manifeste un doute au sujet de ma propre réalité. Si vous pensez que je ne suis pas celui que j'affirme être, passez donc votre chemin: Dialogus n'est pas votre affaire! Pierre Bourdieu. |