Toute la misère du monde
       
       
         
         

christian.martin@elearningagency.com

      Pierre,

Maintenant que je vous sais là pour répondre à mes questions, je vais reprendre la lecture du livre cité en objet. Quel était votre BUT en écrivant ce livre?

Merci d'avance et au plaisir de vous lire.

Christian MARTIN
Directeur Pédagogique et Qualité

 

       
         

Pierre Bourdieu

      Peut-être avez-vous à présent terminé la lecture de «La misère du monde». Et peut-être cette lecture suscite-t-elle des questions.

Pourquoi ai-je entrepris -avec plus de vingt autres chercheur- ces enquêtes et pourquoi avons-nous décidé de les publier?

Depuis les années 30 du siècle passé, il y a toujours eu une sorte d'opposition entre une sociologie vouée aux questions les plus générales du fonctionnement social (la macro-sociologie, en quelque sorte) et une sociologie des comportements quotidiens (la micro-sociologie). Et il était entendu que l'objet de ces deux approches leur était à ce point spécifique que l'une n'avait rien de pertinent à dire quant à l'objet de l'autre. Comme si le discours sociologique sur l'évolution générale du monde social n'évoquait que des phénomènes totalement étrangers au comportement des agents sociaux (quand ce dernier est saisi dans son individualité). La vulgate marxiste n'a pas été pour rien dans cette manière de voir, elle qui situait les déterminants du monde social du côté de l'infrastructure et renvoyait les actes sans conséquences du côté de la superstructure. Mais y sont aussi pour beaucoup les querelles prétendument méthodologiques derrière lesquelles se sont longtemps cachés ceux pour qui l'enjeu de la sociologie résidait dans la définition de son objet et déniaient toute légitimité à une recherche sociologique qui prétendait dépasser la problématique (chère à certains assistants sociaux) de l'adaptation de l'agent à son environnement social.

Or, le monde politique s'est découvert ces dernières décennies une vocation à justifier ses décisions par la science. Et, depuis que la chute du communisme a jeté le discrédit sur toute forme de planification, c'est bien sûr vers une sociologie du «cas», voire de la «pathologie» qu'il s'est tourné. Toute considération sociologique sur le fonctionnement général du monde social est devenue suspecte d'idéologie, quand elle ne présentait surtout comme danger que d'élucider ce qui est au fondement même du pouvoir que détiennent les politiques.

Il n'y a pourtant aucune raison que ne puisse être établi le lien qui unit les logiques sociales les plus générales et les comportements et manières de penser apparemment les plus anodins. Il est même impératif de rechercher pareil lien, tant pour se garder de sombrer dans le «théorisme» que pour dépasser la complaisance monographique. Se vouer à comprendre l'existence ordinaire, c'est donc s'imposer de faire des parallèles entre les conditions de production de la misère sociale et les conditions de production des formes concomitantes de la domination politique.

Mais la méthode adoptée dans l'enquête que présente «La misère du monde» a aussi toute son importance. Elle vise à neutraliser les distorsions que la relation d'enquête introduit habituellement dans la communication. Afin de prendre en compte le fait que l'enquêté n'est généralement en rien prédisposé à regarder sa propre expérience comme un objet de connaissance, on s'est astreint à faire accéder à l'ordre du discours des expériences qui étaient vécues comme étrangères à ce dernier. Ont donc été exclues toutes les interrogations qui, par elles-mêmes, désignent la connaissance théorique en tant que préoccupation principale et leur ont été substituées des démarches compréhensives plus propices à approcher la logique de la pratique.

La tâche ainsi définie est particulièrement complexe. Elle est loin d'être achevée. «La misère du monde» trace une voie dans laquelle il est important que, sans cesse, d'autres s'engagent.