Systèmes symboliques |
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| Bonjour, Face au vide idéologique des élites politiques, face au désenchantement de la France d'en-bas, peut-on envisager les conditions d'émergence d'un «système symbolique» propre à réhabiliter le politique? Clément |
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| Je ne pense pas qu'il soit exact de parler d'un «vide
idéologique des élites politiques». À une époque
où il était habituel d'appeler idéologiques les discours politiques
prétendument contradictoires qui justifiaient les oppositions militaires et
politiques les plus médiatisées, l'opinion commune ne doutait pas de
l'existence d'idéologies, systèmes de pensée consistants et
complets (pour parler comme les logiciens) aptes à répondre à
bien des questions que la vie pouvait poser. Or, s'il existe quelque chose qui mérite
le nom d'idéologie, elle se trouve plutôt du côté de ces
prénotions partagées qui forgent les habitus et confèrent sa
légitimité à l'«hubris» la plus générale.
Déjà alors, l'idéologie était davantage du côté
de ce qu'avaient en commun ce que, par référence aux oppositions politiques,
on appelait «idéologies». À présent que ces «idéologies»
ont prétendument disparu (l'une d'elle n'aurait-elle pas supplanté
l'autre?), la prégnance idéologique n'a pu qu'y gagner. Tant il est
vrai que c'est dans sa non conscience qu'elle trouve le mieux à s'imposer.
Au sein d'une société qui obéit à une idéologie
très circonscrite (et où, par conséquent, les choix restent
enfermés dans les limites d'un possible ainsi circonscrit), les «élites»
politiques doivent sans aucun doute leur qualité d'élite à leur
conformité à l'idéologie. Cela dit, il y a effectivement quelque chose comme un désenchantement à l'égard du politique. Mais de grâce, ne parlez pas de «la France d'en bas».Y a-t-il rien de plus explicitement idéologique que cette expression dont ont décidé d'user ceux-là mêmes qui -en raison du champ dans lequel ils se positionnent et de l'habitus qu'ils y ont acquis- lui prêtent naïvement la fonction d'exprimer la commisération, alors que -objectivement- elle confirme un rapport de domination au travers de la métaphore physiquement la plus significative, celle de la hauteur du ciel regardant le sol. L'audace que représente l'usage d'une telle expression qui, en d'autres temps, aurait été comprise comme un défi à l'idéal d'égalité démocratique, en dit beaucoup sur le sens de l'évolution idéologique que le monde social a connu depuis la prétendue disparition des «idéologies». Il me paraît utile d'insister sur le fait que le désenchantement à l'égard du politique n'a guère d'affinités avec le désenchantement par lequel passe toute entreprise d'élucidation du monde social. En effet, les illusions perdues s'inscrivent le plus souvent dans un procès de construction d'illusions nouvelles, souvent inverses aux premières, et mieux faites pour diffuser une sorte de «laissez-faire» politique fonctionnant selon la même logique que le «laissez-faire» économique. Une des manifestations les plus patentes de cette logique réside sans doute dans le succès des démarches dites «participatives». Celles-ci, faisant mine de croire à l'insuffisance des vertus démocratiques de la démocratie représentative, préconisent le dialogue «direct» des politiques avec ceux qui ont le courage «citoyen» de s'intéresser aux problèmes politiques. Et l'on voit ainsi les responsables politiques s'enorgueillir de contacts informels (qu'ils n'hésitent pas à appeler un processus de «contractualisation») qui, en réalité, confortent le pouvoir d'influence des lobbies. S'intéresser est présenté dans ces circonstances comme une attitude positive et citoyenne: il est malaisé pourtant d'oublier que ceux-là qui s'intéressent peuvent avoir intérêt à s'intéresser. L'inaptitude à se rendre dans un lieu de débat politique dépend de bien des raisons, parmi lesquelles figure l'idée que l'on a rien à y dire, idée que tend probablement à renforcer le discours technocratique sur la gouvernance (cf. à ce sujet ce que j'ai écrit in «La représentation politique. Éléments pour une théorie du champ politique» in Actes de la recherche en sciences sociales n° 36/37 de février/mars 1981, p. 6. Voir aussi, sur les conditions permettant d'acquérir une opinion politique, Questions de sociologie, Éditions de Minuit, 1984, pp. 222-235). Le néologisme «gouvernance» semble avoir pour fonction d'accréditer l'idée que l'action de gouverner, échappant en quelque sorte à sa nature politique, pourrait répondre à des critères objectifs de performance. Le choix d'une terminaison en -ance n'est pas anodine: elle donne la consistance de la durée à ce qui n'est plus seulement le fait de gouverner, mais aussi et surtout une pratique dans laquelle -en raison de la logique participative- le décideur n'est plus seul à être impliqué. Pour réhabiliter le politique, il ne faut pas -comme les médias se plaisent à le laisser croire- obtenir des politiques plus respectueux des valeurs morales et plus efficaces dans un art dont on tait les buts. Il faut au contraire réfléchir aux conditions propres à inciter les politiques à tenir compte de certaines valeurs morales et à rendre explicites les buts qu'ils poursuivent. C'est là une tâche qui n'incombe pas aux politiques eux-mêmes, mais davantage à ceux dont les politiques attendent en partie leur pouvoir. Et les intellectuels ont à cet égard un rôle important à jouer. Si le mépris du pouvoir politique représente toujours une forme de résignation qui en fait le jeu, il contient aussi quelque chose de la vérité du politique et -volens nolens- désigne cette face du désenchantement qui est celle que doit affronter toute prise de conscience consécutive à l'élucidation du politique. Pierre Bourdieu |