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Pierre Bourdieu

     
   

Que les philosophes se mettent d'accord!

    Nous sommes des élèves de classe terminale au Lycée de Jeunes Filles de Romorantin et notre ambition se borne à essayer de survivre jusqu'au baccalauréat, après quoi nous nous hâterons d'oublier tous nos mauvais souvenirs de cette année, parmi lesquels la philosophie ne sera pas à la dernière place. Aux mathématiques non plus nous ne comprenons pas grand chose, mais au moins nous n'avons pas l'impression que dans cette matière les professeurs se battent entre eux: dans votre discipline, au contraire, non seulement tout nous semble du charabia, mais l'un nous demande de parler chinois et l'autre de parler hébreu.

Vous dites par exemple de Jean-François Revel qu'il n'est pas un philosophe. C'est votre droit, et d'ailleurs notre professeure, qui vous admire, pense exactement comme vous; seulement au Lycée de Garçons c'est le contraire: le professeur de philosophie ne jure que par Revel et vous considère (passez-nous le mot que nous ne faisons que répéter) comme un fumiste. Comment voulez-vous que des pauvres lycéennes s'y retrouvent?

Voici deux ans notre professeur de français en seconde avait commencé l'année en nous commentant des extraits de votre livre «Sur la Télévision» qu'il présentait comme un modèle de mauvaise foi. Nous reprenons les notes de cours: «Le temps ne fait rien à l'affaire, comme on dit dans «Le Misanthrope», on peut très bien passer dix ans à s'escrimer sur un livre et ne produire qu'une stupidité: c'est bien le cas de Chapelain avec «La Pucelle». Bourdieu peut être professeur au Collège de France, cela ne prouve que ses relations: Chapelain était bien «le mieux renté de tous les beaux esprits» [...] Tu me dis que je n'ai pas le droit de le traiter d'imbécile? Crois-tu qu'il se gêne pour le faire avec ceux qui ne lui plaisent pas? Seulement il pérore devant une poignée de pelés et de tondus et il écrit des fadaises que personne ne lit [...] Comme nulle part on ne serait assez fou pour lui demander un éditorial il a pris le parti de criailler contre les éditoriaux.»

Tout cela pour nous expliquer que les grands écrivains étaient les romanciers qui arrivaient à se faire lire et les auteurs de théâtre dont les pièces étaient applaudies. «Vous devez choisir entre Molière et Trissotin». Vous devinez que ce professeur de français et notre professeure de philosophie sont dans les plus mauvais termes et ils se détestent si ouvertement que plusieurs filles sont persuadées qu'ils vont se marier. Par des garçons nous savons que dans leur lycée leur professeur de philosophie n'est pas plus tendre avec vous, mais nous n'avons pas regardé leurs cours puisque avec un seul nous n'y comprenons déjà rien.

Qu'est-ce que nous devrons donc faire au baccalauréat? si nous vous citons et que nous tombions sur un correcteur qui pense comme monsieur X. c'est la mauvaise note assurée, et c'est la même catastrophe qui nous attend si nous nous appuyons sur Revel et que nous soyons corrigées par mademoiselle Y. ou son clone. Et si nous ne citons personne on nous dira que nous ne savons rien et que nous n'avons rien lu. On devrait tirer à pile ou face pour nous attribuer une bonne ou une mauvaise note: ce ne serait pas plus juste mais ce serait quand même moins fatigant pour nous.

Par-dessus le marché notre professeur de français nous avait bien prévenues il y a deux ans: «Quand vous en serez aux dissertations de philosophie n'ayez aucun espoir. Si le correcteur n'est pas de votre avis, il considérera votre copie comme une prétentieuse sottise... et s'il partage votre opinion il jugera que vous la discréditez par de mauvais arguments.» Comme nous étions encore naïves, nous pensions que c'était une plaisanterie.

Nous espérons que vous voudrez bien nous répondre et à l'avance nous vous en remercions.

Les Romorantines
Catherine, Claire, Évita, Martine, Mia, Nicole et Violette


Quelle stratégie faut-il adopter en vue de maximiser ses chances de succès lors des épreuves scolaires? Voilà une question souvent débattue, mais jamais résolue. Il est très malaisé, lorsqu'on est étudiant, de mettre au jour les attitudes payantes et celles qui pénalisent. On voit en effet réussir de la même façon tantôt des condisciples «lèche-bottes» qui flattent sans vergogne les professeurs, tantôt d'autres qui les narguent audacieusement. Et s'il peut paraître adroit d'épouser les opinions des enseignants, même en dépit de leurs appels à la sincérité, on voit quelquefois réussir mieux que quiconque celui-là qui, précisément, se risque à les contredire systématiquement.

C'est que le système scolaire obéit à des processus de sélection cachés. Pas plus que les étudiants, les professeurs ne sont pleinement conscients de ce qui favorise le succès. C'est même en grande partie grâce aux illusions croisées que s'accomplit la transmission des privilèges. Le professeur est facilement convaincu que sa mission et la manière dont il s'en acquitte permettent le transfert de connaissances dont la plus ou moins bonne acquisition servira de filtre à la délivrance des diplômes. L'élève est lui-même facilement convaincu que son intelligence et son travail restent les premiers garants de sa réussite (et une des manières d'user de son intelligence au cours des épreuves serait d'adapter son comportement, ses opinions et ses réponses à ce que l'on croit être les attentes du professeur). Mais ce qui détermine le jugement dernier du professeur est fait d'un ensemble de signes dont lui-même ignore à quel point il les capte. Et l'élève qui les émet n'en est pas davantage conscient. Ces signes traduisent une longue familiarité avec la culture dont l'école est imprégnée et qui, davantage encore que dans les savoirs eux-mêmes, se reconnaît à la façon dont ils ont été acquis. Une certaine aisance dans l'expression, une certaine distance prise par rapport aux matières à apprendre, ces petits savoirs non scolaires qui sont si facilement pris pour de l'intelligence, tout cela accroît bien plus les chances de succès que la restitution exacte et scrupuleuse à laquelle aboutit un travail d'étude laborieux.

La prédiction cynique de votre professeur de français est de nature à augmenter la confusion propice aux processus cachés. Elle n'a pour mérite que de traduire maladroitement le mécanisme qui veut que les voies du succès restent mystérieuses aux yeux des acteurs. Mais elle transforme en fatalité ce qui n'est qu'un effet de méconnaissance. Par contre, lorsqu'elle refuse à mes analyses le crédit qui serait dû à un professeur du Collège de France, elle a raison. Elle a peut-être omis, après avoir fait justice de pareil préjugé, de s'interroger sur la pertinence des mêmes analyses lorsque celles-ci n'étaient pas le fait d'un professeur au Collège de France. A moins que l'hypothèse de l'illusion dans laquelle les enseignants vivraient leur métier ne la dérange, elle qui pense peut-être que ce qui guide sa pratique professionnelle lui est entièrement transparent. Le principe de non conscience est souvent malaisé à accepter lorsqu'il s'agit de douter des raisons que nous nous donnons d'agir. C'est vrai autant pour le sociologue que pour l'enseignant. Mais le refuser au non d'une liberté de choix absolue nous aliène sans doute encore davantage.

Il reste cependant une bonne raison de défendre les idées auxquelles on croit, indépendamment des opinions de ses professeurs. C'est que, en toute hypothèse, on reste généralement meilleur lorsqu'on exprime ses convictions que lorsqu'on feint d'approuver celles d'autrui.