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Cher M. Pierre Bourdieu,
Je voulais déjà vous féliciter pour votre
acharnement et pour votre prise de conscience de la difficulté
ouvrière dans notre pays. Vous avez su jouer des médias,
sans en abuser... En fait, vous êtes resté naturel...
Mes connaissances principales sont d'ordre sociologique, bien que
limitées. J'ai arrêté la sociologie, car je me suis
mis à penser qu'il s'agissait là de la science de
l'opinion... D'ailleurs, c'est une trajectoire comme la vôtre qui
m'a donné l’envie première de comprendre le monde comme
des champs significatifs et structurés de normes et de valeurs.
Donc, ne m'en veuillez pas si je m’en remets à vous. Beaucoup
vous ont assailli sur vos prises de position lors de la grève de
1995... Je le sais, mais je devais encore être bien jeune,
environ 12 ans... On a beaucoup parlé de ce mouvement social :
vous alliez jusqu'à pointer la destruction d'une civilisation
sous le joug du libéralisme sauvage, perçu par une tonne
de cheminots comme une barbarie.
J'ai deux questions à vous poser. La première: quels
étaient vos rapports avec Alain Touraine sur la crise de 1995?
Je l'imagine plus individualiste que vous, prônant encore quelque
part la prédominance de l'acteur social et sa
responsabilité en tant que sujet par rapport aux autres
sujets... J'aimerais donc connaître les conclusions qui
s'imposaient vis-à-vis de ce grand mouvement social
structuré.
Et une autre question, cette fois vous concernant, et d'ordre global:
comment un homme, qui a pris conscience de la multiplicité des
champs sociaux et qui ne les partageait pas, se détermine-t-il
par rapport à son éducation franco-algérienne (je
compte le service militaire comme une éducation de rite à
la vie adulte), à sa formation philosophique et
littéraire?
Je vous remercie.
Olivier Bourgais
PS.: Je veux juste vous informer que vous auriez sans doute aimé
battre le pavé par le beau matin du 21 avril 2005! M. Le Pen et
M. Chirac s'affrontaient alors pour les présidentielles... Des
millions d'hommes dehors. Je ne partageais pas leur enthousiasme de
voir se rabaisser le Front national, car les mass-médias et les
mêmes partis politiques, de droite, de gauche et d’extrême
gauche, après avoir appuyé le thème de
l'insécurité, se sont concertés pour élire
le plus «représentatif» de l'ensemble. Nous avons
voté à 82% pour M. Chirac et ses sbires! Non, je ne
partageais pas ce qui fut d'avance une défaite morale et de
masse. Tiens, qu'auriez-vous fait?
Toutes mes interventions dans le
champ politique ont été douloureuses. Elles
représentaient pour moi une nécessité, parce que
j’avais progressivement acquis la conviction que la réserve du
savant en faisait une momie peu apte à troubler le sommeil des
puissants de ce monde. Mais, en même temps, il me restait une
inquiétude liée au respect en lequel j’avais longtemps
tenu les principes wébériens qui proclament incompatibles
l’action et le savoir, le politique et le savant. Cette
problématique était d’autant plus douloureuse pour moi
qu’elle m’opposait quelquefois à de vieux amis, tel Jean-Claude
Passeron. Alain Touraine n’a jamais connu ces affres: il a toujours
mêlé l’analyse sociologique et le jugement politique sans
aucune gêne.
Je dois avouer que je comprends
mal votre dernière question. J’ai tenté, lors de ma
dernière leçon au Collège de France, de jeter un
regard le plus objectif possible sur les questions sociologiques que
peut poser mon itinéraire personnel. Je l’ai fait en faisant
abstraction de tout ce qui échappait au projet ainsi
défini, et notamment de toutes les anecdotes biographiques qui
trahissent généralement une certaine complaisance
à soi-même.
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