La télévision |
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| Cher Monsieur Bourdieu, J'ai vu, il y a peu, votre prestation télévisuelle dans l'émission «Arrêt sur image». Et l'on a pu voir une réelle pratique de vos écrits sur la télévision, à savoir qu'elle n'est vraiment pas le lieu de l'expression libre, que son organisation, et peut-être même la forme du médium, filtre l'information donnée, et que surtout, la position du locuteur semble valider a priori le contenu du propos. Ainsi, votre prestation fut télévisuellement mauvaise, et il est clair que vous n'avez pu faire passer votre message sur la télévision, à la télévision. Je pense notamment à Monsieur Cavada qui commencait toutes ses réponses par un joli compliment à votre égard, pour prouver au monde sa bonne volonté et par là valider toutes les critiques qu'il vous adressait dans la suite de la phrase, surtout que télévisuellement, Monsieur Cavada est percu comme valable, qu'il le sait et qu'il en joue. Du coup, toutes vos réponses, même incroyablement logiques et justifiées, sonnaient creux par ce simple fait. Je voudrais donc savoir quelles sont les raisons qui vous ont poussé de nouveau devant le petit écran à l'occasion d'un dialogue avec Gunter Grass? Pourquoi n'avoir pas privilégié le dialogue écrit? Qu'est ce que l'enregistrement télévisuel apporte de plus dans ce cas précis? Avec toute ma considération, Un lecteur |
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| Je comprends parfaitement votre question. Le fait est qu'on
est immanquablement déchiré entre deux attitudes: l'une serait l'abstention
définitive au motif que le «système» nous condamne d'avance
à faire les frais de l'émission; l'autre serait l'intrusion fréquente
dans l'univers télévisuel avec l'espoir de peser sur les règles
du jeu. Ce dilemme est comparable à celui que pose la reconnaissance des résultats
de la recherche au sein du corps social: se tenir à l'écart de la doxa
prive les victimes des influences les plus subtiles de tout moyen d'élucidation;
s'immiscer dans le champ politique porte atteinte aux conditions nécessaires
à une bonne démarche d'objectivation. Vous savez sans doute que, après m'être longtemps cantonné dans une attitude essentiellement soucieuse de la scientificité de la recherche, j'ai choisi - au début des années 90 - d'agir et d'exposer mes raisons d'agir. Il ne s'agissait pas, pour moi, de changer d'idée à propos de la posture du savant, mais bien d'adapter mon comportement à un contexte dans lequel il est indispensable de trouver un fragile équilibre entre des exigences contradictoires. Or, ma carrière passée et l'âge auquel j'étais parvenu, d'une part, et la force grandissante de la réaction libérale, de l'autre, m'ont déterminé à m'engager dans un combat à l'écart duquel je m'étais longtemps tenu. Tout ceci ne signifie nullement que je fus toujours efficace. La force du «système» réside notamment dans le fait que la force de la critique du «système» constitue pour ceux qui baignent dans celui-ci la démonstration que l'on nie vainement que les choses aillent de soi, car elles vont. En ce qui concerne le dialogue avec Günther Grass, il n'avait pas pour ambition de remplacer un écrit, mais bien de montrer ce que nous pouvions nous dire dans le fil d'une conversation. Et le faire par le biais de la télévision, c'était conserver à cette forme de rencontre une part de son authenticité. Pierre Bourdieu. |