L'amour |
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| Quelques questions ... L'amour peut-il exister pour un sociologue déterministe comme vous? Ou votre mariage s'explique-t-il par une rencontre d'habitus compatibles? Avez-vous souffert du succès de vos théories, utilisées comme «boîte à outils» par de nombreux «homos academicus»? Que pensez-vous du film documentaire réalisé par Pierre Carles et qui vous est consacré? Bien à vous, Laurence |
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| «L'amour peut-il exister pour un sociologue déterministe
comme vous?» Voilà une question qui n'existe peut-être que pour la double affirmation qu'elle contient, à savoir que je serais un sociologue déterministe et qu'il s'agirait là d'un état susceptible de compromettre ma faculté d'aimer. Si vous appelez déterministe celui qui entreprend de rendre raison du comportement par l'enchaînement des causes et des effets - par le côté relationnel des choses, si vous préférez - et qui, par le fait même, renonce à tenir le sujet comme le créateur de ses choix, je veux bien consentir à parler de sociologie déterministe. Mais il importe alors de se garder de deux dangers. Le premier, ce serait de postuler qu'il s'agit là d'une prise de parti dans la querelle qui oppose de manière quasi sacralisée les tenants d'un déterminisme philosophique pur et dur et les adeptes d'un libre arbitre apte à féconder quelque chose qui échappe totalement à quelque genèse que ce soit. Pareille opposition masque en fait les enjeux sociaux au-dessus desquels elle affecte de se situer.(1) Le second, ce serait de réduire le déterminisme à un mécanisme et à ignorer par là en quoi l'habitus n'est pas un simple réservoir de déterminations, mais bien le lieu de dispositions qui se forgent en s'exerçant. Ai-je besoin de dire qu'il n'est pas de sociologue autre qu'en recherche et qu'il n'est pas de chercheur qui ne s'interrompe de chercher? Dans ces intervalles, qu'il aime, qu'il se marie, qu'il vive, il ne fera rien sans l'illusion de choisir ce qu'il fait. La demi-lucidité que confère peut-être le seul fait de savoir que les choix du quotidien sont passibles d'une analyse sociologique ne confère aucune qualité particulière à ces choix: ils conservent en toute hypothèse la faculté d'être ceux de la sincérité. «Avez-vous souffert du succès de vos théories, utilisées comme «boîtes à outils» par de nombreux «homo academicus»?» S'il est une théorie à laquelle je tiens, c'est celle qui se voue à démêler les rapports que doivent entretenir théorie et pratique. S'il est une pratique qui a mes faveurs, c'est celle qui impose de reconsidérer les théories. Et s'il est un travail qui me mobilise, c'est celui qui cherche à rendre raison des pratiques les moins prêtes à une signification théorique. C'est assez dire, me semble-t-il, combien je désapprouve un rapport aux théories - a fortiori aux miennes - qui serait vécu sur le mode de la «boîte à outils». On peut stigmatiser l'homo academicus en ce qu'il a de docile aux déterminations de son champ et le soupçonner de céder aux automatismes. Mais il est aussi des professeurs qui trouvent dans les úuvres - les miennes comme d'autres - de quoi pousser plus avant leur enseignement et donner ainsi aux étudiants des armes supplémentaires d'élucidation. «Que pensez-vous du film documentaire réalisé par Pierre Carles et qui vous est consacré?» Si j'ai accepté le principe de ce film, c'est parce qu'il me paraissait s'inscrire dans mon souci d'une socio-analyse du sociologue. De la même façon qu'il m'a semblé important de consacrer ma dernière leçon au Collège de France à une tentative d'analyse de mes propres présupposés - de mes propres préjugés même -, tentative qui donnerait les clés d'une lecture plus clairvoyante de mon úuvre (plus clairvoyante à certains égards que je ne le fus pour la rédiger), de même il m'a paru utile, non bien sûr de s'appesantir de façon narcissique sur mon quotidien, mais de donner à voir celui-ci à ceux qui s'interrogent légitimement sur une úuvre dont les conditions d'écriture restent en partie ignorées. C'est dire si, dans mon esprit, ce film était mieux fait pour apporter à ceux qui ont lu la lumière d'un ton, d'une ambiance, d'un contexte, qu'à ceux qui n'ont pas lu des occasions de clabauder. Quant à vous dire ce que je pense du résultat, cela reviendrait à m'approprier le sens d'un message dont j'ai précisément voulu qu'il soit délivré sans interprétation; je m'en garderai donc. (1) Les déterministes s'en voudraient de ne pas détenir la clé des déterminations et s'arrogent en conséquence le droit d'expliquer de manière assez univoque ce dont l'élucidation réclamerait tant et tant de précautions. Quant aux partisans de l'acte créateur incréé, de la pensée originelle sans origine, ils placent à l'abri de toute investigation ce qui pour eux ne mérite qu'un jugement moral. Dans l'un et l'autre cas, il n'est d'autre échappatoire au fatalisme que l'opinion péremptoire, laquelle n'a généralement d'autre fin que de confirmer les présupposés qu'elle prétend découvrir ou nier. |