Équilibre sociologique
       
       
         
         

jolanta@fr.fm

      Monsieur le Professeur du Collège de France,

Pourriez-vous me dire, en argumentant de manière nuancée, si vous soutenez plutôt la thèse du holisme ou de l'individualisme méthodologique?

En vous remerciant pour votre grandeur intellectuelle,

Mr Alpha+

 

       
         

Pierre Bourdieu

      Vous savez sans doute que j'ai fréquemment été amené à dénoncer les fausses oppositions grâce auxquelles la pensée dominante détourne si facilement des vrais enjeux. La vogue du holisme participe de ce genre de confusion.

Que veut dire «holiste»? Le mot vient du grec «holos» qui signifie tout, totalité. Et il est communément utilisé par des économistes et des sociologues qui cherchent à stigmatiser ceux qui refusent les théories économiques néoclassiques, lesquelles accordent une particulière importance à ce qui serait «individualiste». Traiter quelqu'un de «holiste» a donc habituellement quelque chose de péjoratif.

En fait, comme bien d'autres, cette opposition n'a guère de sens, sauf en ce qu'elle témoigne des ruses de la pensée dominante. Opposer holiste et individualiste revient à perpétuer la sempiternelle opposition entre société et individu, comme si la vérité du monde social devait nécessairement se trouver dans un corps social étranger à chacun des agents qui le composent ou au contraire en chaque individu, créateur de lui-même, à l'abri de ce que les autres attendent de lui.

La réalité est autrement complexe. Les dispositions qui nous déterminent sont à la fois l'effet du monde social et le produit de ce que chaque agent est en train d'en faire. Elles n'existent qu'en train de s'exercer, ce qui témoigne d'un processus extrêmement dialectique que j'ai proposé de situer dans ce que j'ai appelé l'«habitus».

Je ne soutiens donc ni le holisme, ni l'individualisme. J'encourage plutôt à débusquer derrière ce genre de concept les réalités subtiles qui expliquent nos comportements.

Pierre Bourdieu.