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Juliette.Lancel@malix.univ-paris1.fr |
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Durkheim ou la tyrannie de la norme... |
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| Bonjour Pierre! Étant actuellement étudiante dans la prestigieuse mais néanmoins très classique Université de la Sorbonne, je découvre avec passion la sociologie et aurais à ce sujet quelques questions à te poser. Que penses-tu du concept d'anomie de Durkheim? On tente de nous faire ingérer sa pensée sans y réfléchir outre mesure, mais, pour moi, le droit à la marginalité est essentiel et forme même la base de tout progrès humain, qu'il soit politique ou culturel. De quel droit ce conservateur sexiste voudrait-il nous imposer ses normes et son prétendu ordre moral? En espérant avoir ton avis là-dessus. Ophélie Durkheim avait – à juste titre – le souci de faire de la sociologie une discipline rigoureuse, d'une rigueur suffisante pour qu'elle puisse rivaliser dans ses méthodes avec les disciplines scientifiques traditionnelles. Toute son oeuvre témoigne de cette volonté de rigueur. Mais cela ne l'empêche évidemment pas de rester aussi l'interprète de ses convictions les plus profondes. Une de ces convictions profondes était qu'une société souffre davantage des bouleversements importants et rapides qu'elle ne peut espérer en bénéficier. Sans doute semblable idée lui venait-elle en partie de sa propre histoire. Mais elle s'harmonisait aussi très bien avec ses conceptions spécifiquement sociologiques, lesquelles supposaient que les faits sociaux étaient complexes, profondément ancrés dans les consciences et soumis à des influences historiques durables et tenaces. Tout déséquilibre dans l'ordre social risquait en conséquence d'entraîner des désordres dont les hommes auraient davantage à se plaindre qu'à se réjouir. C'est ce qu'il appelait l'anomie. Si vous cherchez à tirer quelque profit de la lecture de Durkheim – c'est-à-dire si vous espérez enrichir votre pensée à partir de la sienne, fût-ce en la contredisant –, je vous suggère de ne pas vous contenter d'assimiler ce qu'il dit à la simple manifestation d'un indécrottable conservatisme. Prenons l'exemple de propos qu'il a tenu en 1911 au sujet de l'éducation sexuelle (cf. Émile Durkheim, «Textes, 2. religion, morale, anomie», 1975, pp. 241-251). On peut n'y voir que la manifestation d'un esprit bien-pensant, indigné à l'idée que les relations sexuelles hors du mariage puissent ne pas être jugées immorales. Pourtant, les arguments qu'il avance méritent d'être pris en compte. Il y explique que, sociologiquement, l'acte sexuel n'est pas un acte social comme un autre, qu'il est et a toujours été considéré d'une façon particulière. Et il met en avant une notion à laquelle il est (sans doute très justement) attaché, celle du sacré (cf. «Les formes élémentaires de la vie religieuse», PUF, 1968, pp. 49-66). Le contact sexuel serait, a priori, une sorte de profanation dont seule la permanence du couple effacerait l'atteinte. Voilà une idée qu'il est sans doute malaisé d'accepter de nos jours, surtout à l'aube de la vie sexuelle et qui, cependant, pourrait se révéler d'un grand secours dans les tentatives d'explication des détresses sociales qu'engendrent parfois les comportements sexuels infidèles. En l'occurrence, la question du droit à la marginalité n'est pas à proprement parler en cause. Il s'agit avant tout d'expliquer le monde social, pas de le régir. Et si vos préférences vont vers telle ou telle forme de vie familiale ou sexuelle, à vous de savoir jeter sur le monde qui vous entoure un regard qui ne leur doive pas tout. |
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