Algérie
       
       
         
         

napoleno@yahoo.fr

      Bonjour Pierre,

Tu connais bien la sociologie algérienne, que penses-tu qu'il va arriver maintenant?


L'Algérie s'en sortira-elle? Que ferais-tu si tu étais président de la République Algérienne?

N

 

       
         

Pierre Bourdieu

      Excusez-moi de vous répondre avec retard.

Pour avoir mené au tournant des années 60 des recherches en Algérie, et plus particulièrement sur la société kabyle, je n'ai pas pour autant le droit de prétendre que je connais la réalité sociologique de l'Algérie. A fortiori celle d'aujourd'hui.

Ce qui caractérise l'image actuelle de l'Algérie, c'est la violence. Et, bien sûr, il ne convient pas de nier le caractère particulièrement choquant des meurtres répétés dont on nous informe. Mais la première question qui s'impose est bien évidemment de savoir qui a intérêt à commettre ces meurtres et, surtout, qui a intérêt à en faire l'emblème autour duquel est construite cette image de l'Algérie que les médias véhiculent. On ne peut pas s'empêcher de remarquer à quel point les violences qui ne sont pas le fait des pouvoirs en place sont toujours présentées comme «gratuites», «absurdes», «folles». Il leur est ainsi implicitement refusé d'avoir quelque signification que ce soit: elles n'exprimeraient que l'inhumanité de leurs auteurs. Les réactions suscitées par les événements du 11 septembre sont, à cet égard, particulièrement révélatrices. À entendre les autorités américaines, toute tentative d'explication qui dépasserait le constat horrifié serait une forme inacceptable de complicité.

Plus un acte violent présente les apparences d'une absurdité, plus il s'impose de s'interroger sur les conditions de son effectuation. Et quel que soit l'effort que réclame semblable attitude, il s'impose d'introduire dans l'interrogation l'idée que l'auteur de l'acte se donne nécessairement des raisons d'agir. C'est la seule façon d'espérer une élucidation des causes et, par conséquent, d'entr'apercevoir les voies du changement.

J'ignore totalement ce que je ferais si j'étais président de la République algérienne. Car je ne puis être président de la République algérienne. Si j'avais pu le devenir, j'eusse été quelqu'un d'autre. Une des conditions de l'élucidation du monde social est de n'y pas occuper une position qui réclame
avant tout d'agir, ainsi que l'est celle de «responsable» politique. Ce sur quoi je voudrais surtout insister, c'est sur le fait que la question laisse croire que le président de la République détient -au moins potentiellement- la capacité de modifier profondément le devenir du pays. C'est là, me semble-t-il, une illusion propice à donner du crédit au discours politique, mais impropre à rendre compte des pouvoirs et des forces qui déterminent décisivement les rapports sociaux qui caractérisent une société.

Qui peut deviner ce que va devenir l'Algérie? Pas moi, assurément. C'est à ceux -nombreux- qui souffrent de ce qu'elle est aujourd'hui qu'il revient d'exprimer ce qu'ils veulent et, avec l'aide des intellectuels dont le pays ne manque pas, de tenter d'éclairer, à l'abri des médias et de la «communication» politique, les jeux et les enjeux dont dépend la réalisation de leurs aspirations.